A TRAVERS NOS PAS: 1er chant


 

Au début était le destin seul et éternel.

De son sein sont sortis le ciel et la terre.

Ceux-ci ont enfanté à leur tour:

Que surgisse le temps sans autre limite que la mort!

Que règne l’espace au-delà des regards!

Que le nirvana aquatique reprenne ce qu’il a donné!

Que la course des astres soit le guide!

Que, in memoriam, nous nous rappelions!

Puis le tonnerre gronda et la foudre tomba

Eclairant le monde et dévoilant ses concepts.

La nature révèle sa diversité.

Les saisons rythment l’existence.

Les larmes du ciel se mélange au cœur de la terre.

C’est ainsi que naît la vie.

Les sentiments lui donnent un sens.

C’est ainsi que naît la créature.

La conscience emplit le monde.

C’est ainsi que naît l’humain.

Le divin lie son destin à celui de l’homme

C’est ainsi que naît le pénitent.

Puis il disparaît, ne laissant que son héritage.

C’est ainsi que naît l’être.

C’est ainsi que nous naissons tous.

Il était une fois deux mondes séparés. Il était une fois un songe qui n’en était pas un, une réalité au-delà des sens. Deux rivages, deux êtres, un seul univers.

Il est né dans un monde de notre temps qui ne connaissait plus que la grisaille. Ses contemporains erraient tels des fantômes assoiffés de vie, les visages levés vers des cieux qui semblaient leurs refuser toute clémence. La vie n’était plus qu’une pale copie de l’existence, destinée à remplir le vide laissé par la mort. C’est dans ce songe dénué de substance qu’il a surgi. Sa naissance fut perçue par tous comme une malédiction. Né d’une femme aimée d’un homme, il était affublé de yeux qui ne voyaient pas. De sa gorge ne sortait aucun son. Les mots prononcés ne trouvaient aucun écho en lui. Aucun contact sur sa peau ne parvenait à le faire frémir. Il ne semblait reconnaître l’odeur d’aucun de ceux qui l’entouraient, pas même celles de sa parentèle. Pourtant la science de ce siècle ne décelait aucun mal susceptible de le plonger dans cet état végétatif. Il ne réagissait pas, c’est tout. Ne représentant rien d’autre qu’une chose innommable il ne fut jamais nommé. C’est ainsi que tous le désignèrent sous l’appellation de Sans-Nom. Lassé par le manque de réaction face au monde qui l’entourait, il fut laissé sur une chaise face à une des fenêtres de la demeure familiale. Depuis sa venue au monde, son visage était toujours tourné vers elle, bien que son regard soit resté voilé. Chacun espérait en secret qu’il y trouverait ce qui lui manquait pour interagir avec ceux de ce monde. Alors chaque jour des bras le soulevait et l’y installait. Puis au bout de quelques années, on l’abandonna à cet endroit car cela semblait être sa seule volonté. Il grandit sur cette chaise le visage en direction de cette seule et même fenêtre. Les meilleurs médecins venaient régulièrement l’ausculter mais rien n’y faisaient. Il ne se nourrissait pas, refusait toute nourriture. Tous pensaient qu’il mourrait vite dans ces conditions. Certains même l’espéraient secrètement si cela pouvait le libérer de son fardeau et du leur. Mais il vécut et le monde continuait à tourner indépendamment de lui, le temps poursuivait sa course effrénée sans que nul ne perçoive en lui la moindre réaction. Ceux dont il est né disparurent au fur et à mesure. Les larmes de proches lui annonçant cette perte ne suscitèrent aucune émotion. Puis vint un jour où il se retrouva seul dans cette maison. C’est du moins ce que croyaient les gens de ce siècle. Il avait un secret que depuis sa naissance il n’avait jamais partagé. Jamais il ne fut seul. Lorsque sorti de la maternité il fut amené dans la maison de ses parents, qu’il fut couché dans son berceau et que les lumières s’éteignirent, un oiseau plus beau que le ciel sombre qui trônait sur ce monde vint à lui.

Cet oiseau apparut à la fenêtre. ELLE semblait porter le ciel sur son plumage dont les couleurs changeaient constamment. Ses yeux étaient deux obsidiennes venues de l’obscurité la plus profonde. Sa longue traîne était de flammes et sa crête de brume. ELLE entra dans la pièce, se percha sur le berceau de la vie et tendit son long cou gracile vers le visage de l’enfant. ELLE tenait dans son bec d’or une grappe de raisins. Délicatement ELLE l’écrasa pour en extraire le jus et le fit couler sur les lèvres du nourrisson qui avala cette liqueur tout en souriant à cette créature céleste. L’oiseau inclina la tête et se laissa caresser par Sans-Nom. ELLE entama un chant pour cette créature à peine née. C’est ainsi qu’ELLE entra dans son cœur. Chaque jour, chaque nuit, dès que Sans-Nom se retrouvait isolé, ELLE venait à lui pour apporter la seule nourriture qu’il acceptait et tandis que celui-ci se nourrissait ELLE lui racontait les légendes d’un autre temps. ELLE venait à lui et racontait le monde qu’ELLE voyait à travers ses pérégrinations. Invariablement ELLE chantait pour Sans-Nom et laissait ses mains malhabiles le caresser. ELLE repartait ensuite en quête de nourriture. En dehors de cette inévitable séparation, leurs instants de grâce ne pouvaient être interrompu que par l’intrusion des hommes dans leur intimité. Avant d’être vue, la créature céleste s’envolait par la fenêtre et Sans-Nom laissait retomber ses bras le long du corps. Le voile sur ses yeux qui se déchirait à chacune de leur retrouvaille retombait inlassablement et de nouveau il se retrouvait seul dans une strate sans intérêt pour lui. Parfois lorsque trop d’humains étaient présents et que le risque d’être découvert était trop important, l’oiseau ne pouvait se glisser dans cette demeure, ce qui faisait couler des larmes sur le visage de Sans-Nom tandis que ceux qui viennent de ce monde chuchotaient dans la pièce d’à coté, discourant sur « le funeste sort qui accablait ce pauvre enfant » sans qu’aucun d’eux ne comprennent. Mais heureusement, une fois le tumulte des hommes passé, l’oiseau revenait avec plus d’histoire encore à raconter. Le temps passa et Sans-Nom devint un adolescent puis un adulte ne connaissant le monde qu’à travers le chant céleste de sa si belle amie.

Lorsque vint le moment où Sans-Nom eut la tanière pour lui seul, plus rien ne pouvait gêner leur complicité, les laissant ainsi vivre dans la plus grande félicité. Mais un jour, l’oiseau ne vint pas. Il en est allé de même pour le deuxième jour; puis le troisième et tous ceux qui suivirent en dépit des suppliques silencieuses de Sans-Nom. Sa gorge qui n’avait jamais parlé ne savait comment exprimer sa détresse. Il voulut se lever de sa chaise mais son corps si affaiblie par la contemplation béate ne le portait pas et retomba lourdement sur le sol. Il rampa pour partir à la recherche de celle qu’il aimait tant. Après de douloureux efforts, il parvint à ouvrir cette porte que beaucoup avait traversé et que lui n’avait passé qu’une fois pour entrer dans cette maison et fut écrasé par l’extérieur. Il crut que ses yeux seraient brûlés par la lumière blafarde d’un ciel qu’il ne regardait qu’à travers sa fenêtre. Il entendit pour la première fois les bruits assourdissants de la vie aux alentours. Il suffoquait face aux assauts de la puanteur. Terrorisé, il retourna dans la demeure de ses parents et retourna non sans peine sur sa chaise. Il y resta des jours et des nuits sans dormir, se laissant dépérir ne sachant comment se nourrir par lui-même, vivre par lui-même. C’est le jour célébrant la trentième année de Sans-Nom qu’ELLE réapparut. S’il n’avait été aussi faible il se serait jeté à son cou pour l’embrasser. Seul son sourire parlait pour lui, puis celui-ci disparut faisant place à des sanglots devant la vision de cet oiseau auparavant si beau. Les plumes de celle-ci jadis à l’image des cieux étaient devenues aussi ternes que le ciel de ce monde. Ses yeux où il pouvait contempler l’obscurité la plus profonde n’étaient plus que deux pierres où ne brillaient guère plus que les vestiges d’une âme. Sa traîne de feu se changeait en cendre et sa crête de brumes se limitait à de rares volutes de fumées. ELLE tenait dans son bec devenu ocre une bourse en cuir qu’elle déposa à ses pieds. Devant l’angoisse de Sans-Nom, ELLE lui caressa le visage de son long cou et lui dit:

Le temps est arrivé.

Le cycle est à terme.

Nous ne nous reverrons plus.

Ne pleure pas mon aimé.

J’ai parcouru le monde une dernière fois.

J’y ai vu l’ombre et la lumière.

Ne pleure pas mon aimé.

Mon heure est arrivée

Alors ne pleure pas mon aimé

Car voici ton heure.

Il est temps pour toi de partir

En quête de ton nom

Toi appelé par tous le Sans-Nom.

Je viens t’apporter mon dernier présent,

Ma vie.

Tu me dévoreras.

Tu brûleras mes restes.

Tu prendras mes cendres avec toi.

Tu partiras en quête

De l’île où les rois se reposent

Où tu bâtiras ma sépulture et

Ton nom.

Alors ne pleure pas

Car voici ton destin.

Sans-Nom s’efforça de sécher ses larmes pour ne pas déplaire à celle qu’il aimait tant. ELLE laissa sa tête reposer sur son épaule et en silence ils échangèrent leurs pensées une dernière fois. Au bout d’un long moment ELLE s’écarta de son protégé et poussa son dernier chant. Sa voix s’éleva par delà le nuages, par delà les plaines, au-delà même du temps et de l’espace. Le ciel semblait se déchirer pour ELLE tandis que la terre tremblait d’émotion. Le silence se fit pour que rien ne puisse troubler les dernières notes de cette créature céleste et lorsque l’ultime note s’acheva dans une murmure, ELLE plongea son bec dans son sein, faisant jaillir la source de la vie en direction de la bouche de Sans-Nom. ELLE s’affaissa et tomba dans ses bras. Il la serra contre lui et se mit à boire car il lui avait promis. Il but jusqu’à la dernière goutte le sang de celle qui avait seule su étancher sa soif. Il regarda le corps sans vie de sa compagne céleste, plongea sa tête dans la blessure béante, dévora ses entrailles, sa vie entière qu’il sentit l’investir. Son corps qui n’avait toujours été qu’un fardeau devint bien plus fort. Ses membres lourds de par leur fragilité lui obéissaient enfin. Il sentit qu’il pourrait dès lors le mouvoir sans aide extérieure, libéré de sa prison de chair. Cette communion païenne parachevée, il se leva, alla ramasser du bois, tache qui lui aurait été impossible dans le passé. Il disposa les bûches accumulées dans la cheminée avant d’y déposer délicatement le corps de son amour défunt. Il alluma le bûcher funéraire, s’assit et regarda les flammes lécher ce qui restait de ce bel envoyé du ciel. Jusqu’à ce que la dernière braise s’éteigne au milieu de la nuit, un fol espoir persistait en lui mais il n’eut d’autre choix que de se résoudre à l’idée qu’ELLE ne ressurgirait pas des cendres. Il mit la tête entre ses bras et pleura une dernière fois. Pour la première fois de sa vie, il se sentait seul.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.