ETERNITE

Il était une fois un ange descendu du ciel pour voir le monde tel qu’il était. Il quitta le paradis afin de mieux appréhender cette terre faîtes pour les humains. Ses ailes le portèrent tout le long de son périple vers les lieux de sa quête, les étendues habitées par ces vies si précieuses à la création. Il survola les forêts et les déserts, les montagnes et les plaines, jusqu’à ce qu’il arrive enfin aux endroits peuplés par les hommes. Aucun d’eux ne pouvaient le voir car il n’était que songe pour eux. Mais lui les contemplait avec ravissement.

Il vit les hommes et les femmes se plaire, vivre en harmonie dans le bonheur, travailler dans la joie, ensembles, pour rendre leur vie meilleure qu’elle ne l’était déjà. Il les regardait danser pour célébrer leurs existences. Et en secret il dansait avec eux. Il les vit partager et s’entraider pour rendre leurs labeurs moins contraignants. Devant leurs yeux émerveillés par leurs découvertes, il aurait voulu leur en montrer encore plus. Que de choses ils pouvaient accomplir. Que de choses ils leur restaient à apprendre. Comme ils s’illuminaient devant leur sublimation. Lorsqu’ils se courtisaient, il était ému par leur timidité cachée par de fausses bravades. Lorsque leurs corps se frôlaient, il avait l’impression de sentir les caresses des nuages. Il était sans cesse attiré par les cris de joie provenant d’une nouvelle vie. D’une union sacrée naissait un nouvel être. Celui-ci grandissait et riait à son tour vers le ciel. Rien ne pouvait plus l’émouvoir que ce spectacle, représentation même du divin. Pendant des éons il resta avec ces êtres qu’il aimait tant.

Las, leurs vies étaient si courtes. Telles des lucioles, ils disparaissaient les uns après les autres. Pour une joie qui lui était accordée, une autre lui était retirée. Les visages se fermaient, se durcissaient. L’ange senti la peur obscurcir le cœur des hommes devant ce qu’ils ignoraient. De peur de perdre la vie, ils prirent ceux des autres. Le partage était devenue une injure face à leur survie. Les créations autrefois si belles et pleines de sens servaient à asservir et détruire l’opposant. L’illumination devenait damnation. La connaissance se faisait l’arme des puissants et l’ignorance la bénédiction des faibles. Les rires se changeaient en plaintes ; les sourires, en morsures ; les chants de vie, une pavane. Les enfants d’hier devinrent les bourreaux de demain. L‘ange parcouru le ciel pour supplier l’homme de faire la paix avec lui-même. Hélas, l’homme ne le voyait pas. Il tentait de réconforter les suppliciés, de soulager leur peine. Mais il était impuissant, il ne pouvait agir sur ce monde. Il ne pouvait qu’accompagner les vivants dans leurs derniers souffles, seul moment où ils pouvaient le percevoir. A chaque fois, il mourrait un peu plus avec eux. Il était une fois un ange descendu du ciel qui n’y est jamais remonté.

De désespoir, l’ange arracha ses ailes. Les ténèbres envahirent son être. A l’instar de son cœur, son corps se brisa tel du cristal et devint du verre noire. Une fourrure aussi sombre que la nuit poussa sur son corps qui ne fut plus qu’entièrement d’obsidienne. Celui qui virevoltait dans le ciel se courba jusqu’à ce sol qu’il avait tant aimé. L’ange devint loup. Sur son front, une croix blanche était apparue comme stigmate de ce qu’il était. Il perdit la mémoire de ses jours heureux, et partit en chasse, dévorant tout et tous sur son passage. Il ne laissa derrière lui que son âme, mue en scorpion, pour seul témoin de ce qu’il fût, de ce qu’il est et de ce qu’il sera.

Il était une fois un loup d’obsidienne à la croix blanche sur le front dévorant toute vie pour oublier qu’il existait. Il ne savait plus d’où il venait ni qu’elle était la raison de sa présence carnivore en ce monde qu’il dévastait. La joie était pour lui une déraison. Le bonheur une insulte. Le rire une injure. Chaque être vivant était une proie qu’il se devait de dévorer. Une fois pourtant, il laissa vivre une créature. Il s’agissait d’un scorpion qui le suivait depuis toujours. Excédé par sa présence, et avant de châtier l’impudent, il lui demanda la raison de ce comportement stupide. Etait il si pressé de mourir avant son heure?! Le scorpion lui répondit juste ceci : « on ne peut renier sa véritable nature ». Surpris et confondu par cette réponse, le loup d’obsidienne à la croix blanche s’en alla sans lui faire le moindre mal.

La peine était la seule véritable compagne qu’il connaissait. La seule qui lui était fidèle. Elle était sa force carnassière. Mais il arrivait parfois que sa soif de sang s’amenuise, s’apaise.

Lorsque le ciel se couvrait,

Que les brumes se levaient sur le monde,

Que la pluie lavait la terre du sang qu’il faisait couler,

Lorsque la foudre tombait sur les cimes,

Que la neige refroidissait ses ardeurs assassines,

Que le ciel se faisait de feu,

Que l’automne l’étreignait,

Que les spectres se révélaient.

Dans ces moments, la croix blanche qu’il portait sur le front semblait répondre à un appel du passé. Une tendre mélancolie s’emparait de lui. Ne supportant plus ces doux assauts, il se coucha sur le flanc et entreprit d’attendre que la mort vienne enfin pour lui. Il préférait mourir de faim que de solitude. A l’instant où celle qu’il avait tant prié venait enfin, il sentit un aiguillon s’enfoncer dans ses chairs. Furieux il se releva et vit le scorpion qui lui dit ceci : « on ne peut renier sa véritable nature ». Le loup s’enfuit pour ne plus entendre ces mots qui le blessaient. Le scorpion avait lu en lui et connaissait son secret. Le loup d’obsidienne à la croix blanche sur le front espérait qu’une de ses proies deviendrait son maître. Il voulait se coucher à ses pieds, pendant que son seigneur lui caresserait la fourrure, apportant son réconfort en effaçant toutes ses cicatrices. Il était prêt à se perdre contre un instant de tendresse. Les mots du scorpion courraient dans sa tête comme un poison laissé par son dard. Alors il se souvint de ce qu’il était. Il se souvint qu’il avait un seigneur. Un maître qu’il avait laissé sur le plus haut pic de la plus haute montagne en descendant dans ce monde qui l’avait tant changé.

Il était une fois le plus bel oiseau parmi tous. Il était le prince du ciel, régnant sur le plus haut pic de la plus haute montagne. Son chant magnifique et son plumage unique faisait de lui le légitime héritier du ciel. Hélas, il était attaché à son trône céleste par une chaîne d’argent qui l’empêchait de rejoindre les étoiles. Dès qu’il s’envolait, il était retenu par cet instrument maléfique. Il était condamné à rester sur place, seul sur le toit du monde.

Les brumes étaient ses seules compagnes. Il leur donnait formes en agitant ses ailes majestueuses.

De tristesse, ses larmes tombaient sur le monde telles un déluge, faisant de lui le prince des pluies.

De colère, il faisait tomber la foudre sur son monde comme un prince de l’orage.

Son cœur glacé par la solitude tomba en flocon sur le monde afin que le temps s’arrête pour le prince des neiges.

Parfois l’espoir embrasait son plumage. Son rire apportait alors la chaleur aux terres du midi tel le cadeau du prince du soleil. Aux terres du septentrion, sa traîne enflammée le distinguait comme étant le prince des aurores boréales.

Puis l’espoir disparaissait laissant place à la lassitude. Ses plumes devenaient ocre, marrons, pareils aux feuilles de l’automne, laissant place au prince mélancolique du souvenir.

Le doute s’emparait de lui. Il perçut ses brumes familières comme des ennemis et crût devenir le prince des chimères.

Pendant ce temps, le loup d’obsidienne à la croix blanche sur le front se lamentait de ne pouvoir rejoindre son maître dans les cieux. Sans ses ailes, il était à jamais lié à la terre. La montagne même sur laquelle trônait son dieu était trop haute et trop abrupte pour être gravie. Puisqu’il ne pouvait ni s’élever ni grimper, il entreprit donc de rapprocher le pic de lui. Il pourrait ensuite d’un coup de griffe arracher cette insolente chaîne d’argent pour délivrer le prince du ciel de son mal. Il commença donc à creuser le sol sous la montagne, à attaquer ce monolithe même pour ne serait ce qu’entendre le chant de son seigneur. Ses pattes étaient en sang. Il avait perdu des crocs dans son action. Mais rien n’aurait pu l’en dissuader.

Il arriva un jour que la chaîne d’argent emprisonnant le prince du ciel commença à se détacher. Etait ce l’ampleur de ses sentiments qui avait ému la chaîne d’argent ? Était ce la quête du loup la responsable de cette promesse de libération ? Leurs efforts conjuguées ? Le destin qui a fini par prendre ce bel oiseau en pitié ou autre chose encore ? Nul ne le saura jamais. La chaîne d’argent finit donc par se briser permettant au prince du ciel de prendre enfin son envol. Haut dans le ciel redevenu son domaine, Il poussa le plus beau chant qui soit. Un chant libérateur qui émut le loup qui n’avait plus de doute sur l’identité de son sire. Le beau regard du prince si longtemps voilé par les brumes redevint le miroir du ciel. De nouveau il portait les étoiles sur son plumage. Heureux de cette liberté retrouvée il survola le monde pendant des heures qui devinrent des jours. Le prince devait maintenant trouver la personne avec qui partager son trône céleste. Le loup d’obsidienne à la croix blanche sur le front le suivait à la trace.

Le prince du ciel finit par se poser dans une clairière afin d’étancher sa soif au creux du tronc d’un arbre sans âge dont les racines s’enfonçaient profondément dans le sol. C’est là que s’avança le loup d’obsidienne à la croix blanche sur le front. Face à cette vision le prince s’envola. Le maître n’avait pas reconnu son vassal. Il avait peur de l’apparence de celui qui fût autrefois un ange. Le loup ne pouvait que se lamenter en voyant son dieu le fuir, pleurant toutes les larmes de ce corps qu’il maudissait. Ce corps qui était cause de son malheur. Le prince n’aurait jamais eu peur de l’ange. Il avait trop peur du loup pour l’accepter tel qu’il était.

Empli de dégoût et de mépris pour lui-même, ne souhaitant plus la mort ayant trouvé le bonheur le temps d’un chant, le loup d’obsidienne à la croix blanche sur le front ne trouvait plus la force de parachever son œuvre de destruction. Dans cette clairière auréolée d’une lumière blafarde, il demanda d’un ton sarcastique au scorpion un de ses précieux conseils si avisés. Le scorpion répondit juste ceci : « on ne peut renier sa véritable nature ». Le loup réfléchît et prit sa décision. Si son maître ne voulait pas de lui, il continuerait tout de même à le suivre dans son ombre afin de l’aider à trouver l’être qui lui manque. Il le protègerait de ses griffes et de ses crocs. Quand bien même son dieu continuerait à la craindre, il se ferait dans ce cas plus discret encore pour mieux l’écarter de tout danger. Ceci était sa conclusion. Un loup reste un loup. Il agira donc comme tel pour son alpha. Quitte à ne jamais connaître le bonheur de ses caresses. Sa souffrance sans fin n’était rien face au bonheur sans limite de son ange, son maître, son dieu, son temple.

L’histoire pourrait se terminer sur ces derniers mots, dans un martyr dicté par la dévotion. Mais la fin est tout autre. Dans l’ombre de son seigneur, seul maître de son cœur, le loup d’obsidienne à la croix blanche sur le front ne vit pas le scorpion s’approcher furtivement. Il le piqua violemment et le loup s’effondra dans d’atroces douleurs. Aux portes de la mort, il perçut la lumière du prince du ciel le réchauffer. Ses poils couverts de sang tombèrent les uns après les autres. Ses griffes et ses crocs se rétractèrent. Le scorpion disparut tel un songe. Son cœur battait de nouveau, son âme n’était plus une plaie béante sur le vide. Son corps si longtemps brisé par la douleur pouvait de nouveau s’élever vers le ciel pour suivre l’être qu’il chérissait tant. Bercé par cette douce lueur, il se réveilla avec le souvenir d’une main dans la sienne qu’il n’aurait de cesse de retrouver. Le loup d’obsidienne à la croix blanche sur le front devint un ange aux ailes d’obsidienne portant la croix blanche dans son cœur, prenant son envol pour rejoindre la personne qui comptait le plus à ses yeux.

FIN…

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