Mark Z. Danielewski, La Maison des Feuilles

Il y a peu de temps, j’ai réappris à lire. Le pourquoi du comment a peu d’intérêt, à peu près autant que ce que je pense en général, mais bon il faut bien contextualiser un peu. Donc, il y a peu de temps, j’ai réappris à lire comme on réapprend à marcher, et j’ai eu la chance de rencontrer un guide, qui m’a permis de découvrir de très surprenantes promenades. Des voyages tous différents, pleins d’émotions différentes, de rythmes différents, de langues différentes, mais qui tous m’emmènent très loin. Pas de quoi casser trois pattes à un canard : j’ai juste repris goût à la lecture.

 

Sauf que ce coup-ci mon mentor – qu’il soit remercié et béni à jamais en place publique – m’a carrément fait entrer dans un univers que j’ai besoin de partager. Pour rire, je dis de lui – mon mentor – que c’est mon dealer de livres. Y a de ça, vraiment, je suis addict à ces univers déjantés qui m’accueillent bras ouverts, et me font oublier ce qu’il y a dehors, derrière la page, ce réel dont je n’ai vraiment pas envie en ce moment et que je fuis pourtant si difficilement. Et là, il faut reconnaître qu’il m’a refilé une came de pure qualité.

 

Il est des expériences intimes tellement belles qu’on n’a qu’une envie : les partager. Les revivre, et les faire vivre. Comme si on créait quelque chose. J’ai l’impression de découvrir la lune, les étoiles, ou l’océan une nuit d’orage: bien d’autres l’ont fait avant moi, mais c’est ma première fois, et je n’en reviens toujours pas. J’aurais pu utiliser une métaphore sexuelle, mais d’abord on l’attend un peu trop, et puis surtout, c’est pas du tout pareil, parce que ce dont je parle est réservé à une élite, alors que comme chacun sait, le sexe ne l’est pas franchement (malheureusement ?)

 

La tentation est grande d’entrer dans le Grand Panthéon, la secte qui, sans doute existe et dans laquelle je pourrais à jamais me perdre. Mais comme je reste moi-même, j’ai envie de faire partager ça à qui veut bien en entendre parler, se trouve être un peu curieux ou/et aurait quelques minutes à perdre.

 

709 pages (en polices variant de 12 à , 9 jours (et pas dans les meilleures circonstances, croyez-le).

 

Mark Z. Danielewski, La Maison des Feuilles

 

Traducteur : Claro – Un chapeau plus que bas devant ce travail et ce talent incroyables, parce que, honnêtement, ça n’a pas du être simple d’entrer autant dans cette Maison afin de nous en ouvrir la porte

 

Éditeur (français) : Denoël.

 

Résumer l’œuvre n’a aucun intérêt, un coup d’œil rapide sur la toile donnera à qui veut le voir le synopsis. Pourtant, c’est toute la classe de Danielewski que de nous montrer à quel point l’histoire n’est pas écrite. A quel point elle s’écrit, s’ancre et se donne si on veut bien se laisser un peu faire. – J’aime autant dire que c’est pour moi une réelle gageure, je suis tentée constamment, mais simplement pas bon public en ce qui concerne mes lectures, et me laisser happer n’est pas si aisé. Cela me demande à la fois beaucoup d’efforts (enfant de la télé, quoi), et je suis d’une exigence qui frôle parfois (souvent ?)le snobisme pur

 

J’ai eu beau me triturer autant que possible, la seule façon que j’ai de résumer cette lecture, c’est de me hurler à plein poumons : quelle putain d’expérience intellectuelle ! Pourtant, j’en ai eu des expériences intellectuelles, j’ai erré dans de nombreux dédales littéraires, philosophiques, analytiques, psychiatriques, scientifiques, mais jamais je n’avais ressenti ça. Un espace absolu dans lequel toutes mes dimensions se retrouvent. Une exaltation pure s’est emparée de moi à de nombreuses reprises, elle me quitte à moitié, mais pas complètement. Et je me sens bien ridicule de ressentir ce que je ressens rien qu’à voir ce livre que j’ai refermé hier soir.

 

Ce n’est pas un chef d’œuvre. Un chef d’œuvre vient couronner un genre, un style, quelque chose. C’est une forme d’aboutissement. La Maison des feuilles est quelque chose d’inconnu. Je n’ai pas la prétention de définir à moi seule ce qu’est une nouvelle expérience. Mais en tout cas, je me pare de la phénoménologie pour affirmer que clairement quand on met le nez dedans pour la première fois, c’est inédit ça a le goût du neuf, de la découverte, on aime ou pas, mais en tout cas, là, j’ai envie de dire : si tu n’as pas aimé, ne me parle même pas !

 

C’est tordu à mort, complètement barré, plein de mouvements, exigeant en termes d’attention, effrayant parfois, glauque souvent, plein d’espoir et de drame – Ben oui, on ne se refait pas !– , parfois insensé, ça se la pète méchant – A plusieurs reprises, je me suis fait la réflexion qu’il s’agissant quand même de branlette intellectuelle, mais alors, loin de vouloir justifier ou légitimer cet état de fait, la seule réponse que tout hurlait en moi était : ben oui, mais qu’est-ce que c’est bon, j’en reprendrai bien encore un peu ! – ça joue avec tous les jouets possibles, et honnêtement, je me suis bien amusée.

 

Le lecteur est averti dès le départ : on n’est pas invité à entrer, on va parler de cauchemars, d’événements qui bouleversent la vie, d’un film qui existe un peu (ou pas, ou pas vraiment, ou un peu quand même), de monstres qui sortent du placard, de placards qui sortent des monstres, d’un couloir qui parfois est là, parfois pas, d’une maison à géométrie variable, de gens très bizarres qui réagissent très bizarrement à tout un tas de choses très bizarres. Et de références qui sont toutes fausses. Il y a l’histoire, et le reste. Et le reste, ben moi, c’est ce qui m’a le plus emballée. J’ai eu plein d’idées de travaux de recherches : la place des notes de bas de page – Évidemment, Évidemment, EVIDEMMENT !! 443 notes de bas de pages, 443 ! – , le lien entre les mouvements de la maison et les notes de bas de pages – Ces notes de bas de pages, elles m’ont draguée, et je me suis réconciliée avec elles, vraiment, elles sont tellement…, tellement pas de bas, tellement pleine de sens, de mouvements, de recoins, elles sont envahissantes et ahurissantes, elles sont utiles, futiles, vaines et tellement pleines – , la psychopathologie des personnages, le jeu de mots/maux, le labyrinthe, la déraison, le mouvement, le code, le désir, le cri, la rage de la pensée, les méandres de la psyché, le vortex, la naissance, le tout, l’absence…

 

Tout simplement saisissant. C’est du grand n’importe quoi. Évidemment quand on s’interroge sur la santé mentale de l’auteur, on commence par prendre peur – Le reste, ça dépend de chacun, on pense à ceux qui étaient autour de lui quand il a écrit ça et qui ont du être très courageux pour endurer un mec pareil, on pense à sa maman qui doit se demander ce qui a bien pu se passer, on pense à tous plein d’autres, ou alors on arrête de penser parce qu’on se dit qu’on va finir comme lui – , et puis après on arrête d’avoir peur parce que d’un coup il se passe quelque chose qui fait qu’on oublie qu’on a eu peur. – Bon, moi je dis ça, je ne suis pas peureuse sur ces choses-là, mais si vous êtes sensible à l’épouvante et/ou aux symptômes psy délirants, il ne vaut mieux pas essayer parce qu’on va un peu loin quand même

 

Allez, je vous raconte quand même l’histoire : le narrateur (Johnny Errand) trouve un jour un manuscrit écrit par un vieux mort. Le type a écrit une chronique sur un film. C’est un documentaire sur la maison du réalisateur, maison qui, un beau jour, révèle une porte de placard jusque là inconnue. Et, là, c’est parti, on est emmené dans une maison qui se protège, qui nous montre ses recoins les plus cachés, où l’on ne peut rien faire, si ce n’est suivre le cours au risque d’y perdre beaucoup. A coté de ça, beaucoup de monde intervient, notes de bas de pages, notes de notes, notes de notes de notes et au final un déferlement de mots qui trouvent tout leur sens. Des connexions sont faites, mais la plupart sont suggérées, et si on a un peu tendance à s’emballer à penser, on n’a pas envie d’être dérangé là-dedans.

 

Enfermée dans cette maison, je me suis laissé happer par ma solitude. Et pourtant, je n’ai jamais eu envie que d’une chose: donner ça. Y rester, et en sortir pour emmener quiconque aurait envie d’une ballade hasardeuse et un peu dangereuse, mais tellement exceptionnelle. Ce fut pour moi un moment d’exaltation pure. Un instant incroyablement plein. La Maison des feuilles est un livre que j’ai envie d’offrir pour donner un peu de moi. Et surtout, pour sortir beaucoup de moi. C’est un livre que j’ai envie de relire comme on pourrait avoir envie de rentrer à la maison. C’est un livre dont il faut que je fasse le deuil pour pouvoir passer à autre chose parce qu’en effet, les choses ne sont pas telles que je pensais qu’elles étaient.

 

Impossible de résumer plus avant. Et surtout, pas envie du tout. C’est un texte surprenant, une lecture autre, différente, un moment extraordinaire qui exige d’être partagé. Un instant de pure pensée qui bien que constamment tendue n’en reste pas moins légère par moments. Des phrases qui me resteront, il y en a qui, qui toutes font écho à ce qui me travaille en ce moment, et depuis trop longtemps. Mais il y a également, et surtout, tout le reste. Ce que donne à lire la Maison des Feuilles c’est la possibilité d’une torsion de l’esprit. Et la possibilité qu’un autre monde naisse de cette torsion. Un aperçu de ce que pourrait être une forme d’union de toutes les expressions que nous connaissons . On aura beau se perdre, il en ressortira toujours quelque chose.

 

Et c’est dans ce moment de pure perte qu’on est le plus vivant.

 

Votre dévouée Vp qui ‘en remet à peine.

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