Shame, de Steeve Mc Queen

Ça commence par Michael Fassbender au réveil, nu dans son lit, le regard nulle part. Ça commence par un mec qui se réveille et entame sa journée avec ses petits rituels qui lui rendent le quotidien moins difficile.

Ça commence par quelque chose de joli, ces moments qui parfois nous laissent penser qu’il peut y avoir de la poésie partout, y compris dans le métro. Ça commence par le regard d’un homme sur une femme. Un regard amusé, complice, désirant, magique. Un regard qui se poursuit dans la rencontre quand elle prend conscience de lui. Un regard qui se prolonge au moment de descendre par un geste, un effleurement. C’est tout simplement une de ces jolies choses qui font plaisir.

Et puis ça va à peine trop loin. Mais à peine. On trouve ça juste un peu désolant, et on se dit que si on avait été dans une comédie romantique pourrie, ça aurait été le début de la grande romance.
Mais ce n’était qu’un regard, et nous sommes dans Shame. Et nous allons rapidement comprendre de quoi il s’agit en fait.

Shame, c’est l’histoire de Brandon (Fassbender) qui est sex-addict. En 1h40, nous sommes plongés dans cet univers où règne plus l’addiction que le sexe. Brandon travaille beaucoup, dans un milieu très huppé de New-York où le fric ne fait pas défaut, et où l’on baise facilement. Bien trop, sans doute. Il est seul, et l’on se dit au départ que le sexe (seul, à deux, réel, virtuel) est sa seule distraction. Brandon semble malheureux. Mais semble aussi faire avec, aussi bien que vous et moi. Il y a un creux dans sa vie, et il l’oublie en baisant. Mais un jour, sa sœur, Sissy (Carrey Mulligan) se pointe pour squatter chez lui. Et tout devient très compliqué. Comme s’il pouvait faire semblant de ne pas s’apercevoir de ce qu’il est tant qu’elle n’est pas là.

Je m’arrête là pour le résumé. C’est une longue descente aux enfers qui nous est présentée, d’autant plus longue et difficile qu’elle dérange. En tout cas, ça m’a dérangée. Parce que ce qui ressort surtout, c’est l’immense vide dans lequel les deux, Brandon et Sissy se débattent. Un vide terriblement vivant dans lequel on peut se laisser mourir.

 

Une fois de plus, il s’agit moins de sexe que d’addiction. Et comme toute addiction, elle remet en cause tous les aspects de la vie. Et comme toute addiction, elle trouve sa source dans une histoire personnelle douloureuse. Frère et sœur sont abîmés, et tentent de composer avec ça comme ils peuvent. De l’extérieur, et de façon superficielle, ils y arrivent. Mais tous deux sont tellement au fond de leur propre abîme qu’ils ne peuvent que s’y débattre.

C’est un film sur l’addiction au sexe, qui souligne que le sexe n’est pas qu’un jouet. C’est bien drôle de baiser, de se laisser aller parfois à suivre ce qu’on prend pour son instinct, de tirer un coup vite fait dans un coin de rue, ou de se laisser happer par des obscénités sordides. C’est autre chose que de ne pas avoir le choix. C’est une chose d’aller aussi loin que le permet une morale personnelle dans l’exploration du désir. C’est autre chose que de ne plus être en capacité de désirer. Et c’est ce que nous voyons : l’impossibilité du désir là où cependant on l’imagine toujours présent. Si ce n’est qu’on soupçonne quelque chose de l’ordre du désir impossible. Un désir inavouable, inavoué, qui ne devrait pas exister, et qui sans doute parasite tout le reste.

Les relations de Brandon et de sa sœur dérangent par leur simplicité même. Quelque chose de terriblement émouvant se dégage de ces corps qui parfois sont si prêts de…, quelque chose qui vient perturber un ordre établi parce qu’on finit par imaginer que sans doute, à un moment, c’est possible, tant il fait froid de se blottir là où il y a tendresse et compréhension. Mais ça reste violent parce que ça n’est pas permis.

Le film se termine par ce que j’ai perçu comme un cri de vie. Un longue débauche au bout de la nuit pour l’un, qui se termine par la seule fin possible par l’autre. A deux, ils vont jusqu’au bout : chacun suivant son chemin, se retrouvant au bout de la route.

Est-ce parce que je suis qui je suis, à me débattre dans mes propres remous, mais ça, ça m’a touchée. Ce chemin à deux, de loin puis de près, qui ne prend pas fin, parce qu’on aura beau vouloir oublier, s’oublier, mourir reste trop impossible. Et cependant, il y a comme une perspective à envisager maintenant.

La longue descente aux enfers de la toxicomanie. La terrible souffrance d’un désir impossible. Le lien inaltérable qui les unit de par leur histoire. Et la pulsion de vie derrière tout ça. Malgré tout ça. Comme elle le lui dit si bien : « ce n’est pas nous qui sommes mauvais, c’est là d’où on vient ».

Ma seule expérience comparable en termes de toxicomanie, c’était Requiem for a dream, un film dont un ami polytoxicomane disait que c’était le seul film sur la drogue qui ne donnait pas envie de se droguer. Ma seule expérience de l’addiction au sexe, c’est Choke de Palahniuk. Ce qu’il ressort de tout ça, c’est qu’ils ont l’air de rechercher le plaisir à tout prix, comme c’est très en vogue, ils ont l’air de vouloir s’éclater quoiqu’il arrive, de brûler la vie par les deux bouts. Ils ont l’air de repousser les limites de la morale. Et puis à un moment, ils ont l’air de pervers, les yeux exorbités, la langue pendante, la main dans le pantalon. On se demande s’ils ne vont pas faire la sortie des écoles. Sauf qu’on ne sait pas quand est franchie la limite, sinon quand c’est trop tard. Que penser du boss de Brandon, marié, qui cherche à se taper une gonzesse après sa journée de travail ?

Quand on y regarde de plus près, quand on accepte de les suivre dans leur dédale, on n’a qu’une envie : aimer. Les aimer envers et contre ça, les aimer sans corps, sans éventualité de désir, comme si ça pouvait être une réponse à cette souffrance fondamentale qui s’incarne dans la violence de l’addiction.

Fassebender et Mulligan sont magnifiques, traversés par ces émotions dont la violence rendent la vie impossible à leur personnage.

Shame est un film sobre : pas d’orgies, rien à se mettre sous la dent. On n’y fait pas l’amour, on y baise parfois, on se perd souvent, et on souffre constamment. Parce qu’on est vivant.

Votre dévouée Vp, qui a eu un réel coup de foudre (encore, un!)

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