"L'appel" et la création des personnages

Un article récent de la bloggeuse Keela m’a donné envie d’écrire celui-ci. Il s’agit de la construction du personnage de jeu de rôles et les différentes méthodes. Vous pouvez déjà vous faire une idée en suivant les commentaires laissés sur le blog de Keela.

Couverture de « Vampire: la mascarade » (Source : White Wolf publishing)

Dans un premier temps, reprenons et détaillons un peu plus. Pour moi, un personnage ce n’est pas qu’une fiche avec des scores plus ou moins élevés ; c’est avant tout un caractère pouvant évoluer. Permettre une immersion dans une ambiance implique certes un travail important du maître de jeu ; c’est la partie la plus difficile et parfois la plus ingrate. Toutefois, qu’importent les efforts de l’animateur si un joueur ne perçoit son personnage que comme un tas de points. Afin qu’une ambiance puisse être instaurée, il faut que chacun y mette du sien. Pour ce fait, j’ai prêté dans certains jeux une attention particulière à la création ; le joueur a besoin d’être guidé dès le départ et pas seulement au niveau technique. Ce fut le cas pour « Vampire : la Mascarade » et c’est ce que je décris dans le commentaire de l’article susmentionné. Cela vous semble obscur ? Et bien je vous propose une application pratique. La nouvelle que j’ai publiée appelée « La vie de Stan Smith » est directement tirée de ce que je décris.

Comme je l’écrivais, chaque joueur avait droit à un entretien individuel d’une heure minimum. Je posais un maximum de question, je m’attachais à certains détails qui pouvaient en dire plus que les grandes lignes que voulaient tracer les joueurs. Je dirais qu’il ne faut pas hésiter parfois à faire comme les enfants, si mignons mais si agaçants, lorsqu’ils demandent « mais pourquoi » pendant des heures. Fouillez, approfondissez. Imaginons que vous vous trouviez face à quelqu’un qui veut faire un personnage branché par le mouvement new âge tendance baba cool. Demandez-lui si son personnage est végétarien. Après tout, cela peut faire partie du pack. S’il l’est, demandez-lui pourquoi, essayez de comprendre sa façon de penser et la raison qui mène à ceci. Approfondissez son approche du personnage. Est-il végétarien ? Végétalien ? Végane ? Que pense-t-il des différentes catégories ? Et s’il n’est rien de tout ça, titillez-le un peu à ce sujet. Il se veut proche de la nature, mère Gaïa etc mais mange de la viande ? Tout n’est pas antinomique, tout est possible, à vous de l’aider à se poser des  questions. Est-il végétarien par goût ? Par conviction ? À cause d’un traumatisme ? Il ne l’est pas par goût ? Par conviction ? Parce que c’est juste quelqu’un qui fait genre ? Ce simple détail amène beaucoup de questions car cela permet de se faire une idée de sa perception du monde.

 

James Ellroy at the LA Times Festival of Books. Par Mark Coggins from San Francisco (James EllroyUploaded by tripsspace) [CC-BY-2.0], via Wikimedia Commons
Je me souviens d’une interview de James Ellroy dans l’émission « Nulle part ailleurs ». Il expliquait sa façon pour trouver ses histoires par cet exemple :

  • Une vieille femme se fait écraser par une voiture
  • Le chauffard s’est enfui
  • La voiture avait des vitres teintées et une plaque diplomatique.
  • La vieille femme était une ancienne espionne
  • Etc

Appliquez ceci à la création de personnages. Extrapolez avec le joueur jusqu’à ce qu’il devienne intéressant à incarner.

Revenons-en au cas de Stan Smith. Nico, mon joueur, a eu l’idée de jouer un flic infiltrant la mafia. C’est le postulat initial. Je lui ai posé des questions sur un pont essentiel : pourquoi son personnage est infiltré ? Qu’est-ce que ça lui rapporte ? Qu’est-ce que ça lui coûte ? Une intense solitude est ce qui est ressorti de l’entretien. Nous avons approfondi sur son rapport à la vie car être policier, ce n’est déjà pas simple. Il en est ressorti une vision d’horreur de ses congénères. Au bout d’une heure, j’ai statué : ce serait un vampire du clan Nosferatu. J’avais bien évidemment déjà décrit un background fouillé pour la campagne ; j’avais un vivier de PNJ et de vampires potentiels. Dans on cas, j’ai décidé que son mentor serait le vampire Nosferatu du nom de Insane. J’ai fait jouer l’initiation et le moment où le personnage humain devient vampire (ce qui était appelé l’étreinte). J’ai fait ça pour chaque joueur. Pour la petite histoire, on a fait ça un soir. On a commencé dans sa voiture, puis dans un bar pour finir dans un parc. La nouvelle écrite et publiée reprend ce scénario en conservant les réactions de Nico et mes interventions. Ça c’est pour moi la façon la plus intéressante de créer.

Le buisson ardent : Sébastien Bourdon (source : Wikimedia Commons)
Le buisson ardent : Sébastien Bourdon (source : Wikimedia Commons)

L’appel

Tout ceci n’a pas que pour but de vous vendre une de mes nouvelles ou de vous faire connaître le blog de Keela. Il y un intérêt pratique dans le cadre de l’échelle de Jacob. Les diacres sont des êtres humains élus pour accomplir de grandes tâches. On ne se réveille pas un jour en se disant : tiens, si j’essayais de faire deux trois génuflexions pour voir si je suis diacre ? Le moment où l’élu est désigné est nommé « l’appel ». Pour chacun il s’agit d’une expérience personnelle. Par exemple Moïse a eu le buisson ardent pour le guider, Jacob s’est battu contre un ange, la volonté divine a arrêté le bras d’Abraham lorsqu’il allait sacrifier son fils, André est le premier à voir reconnu Jésus, Paul a été jeté de son cheval. Cet appel peut venir n’importe quand ou a n’importe quel âge et quelques soient les convictions de chacun. N’oubliez pas cette citation de Sartre sur la page d’accueil de ce site : « Un élu, c’est un homme que le doigt de Dieu coince contre un mur »

Au moment de la création des personnages, prenez le temps de discuter avec vos joueurs. Leurs personnages sont-ils croyants ? Si oui en quoi ? Sous quelle forme ? Pratiquants ou non ? Mais ne vous focalisez pas sur ces points, ce serait une erreur. Un être humain est bien plus qu’une question de foi. Fouillez et construisez une vie. N’oubliez pas que cet appel est quelque chose qui tombe sur la gueule du personnage.  Par rapport à toutes ses réponses, c’est vous qui déterminerez son patriarcat. Les réponses feront-ils de lui un diacre de Judas ou de Pierre ?

Vous pouvez mettre tout ça de côté et vous contentez de ne jouer que des super-paladins super-balèzes avec des super-points partout qui déchirent et qui sautent au dessus des immeubles à la sauce Hellsing. C’est défoulant et jouissif mais c’est passer à côté de quelque chose de précieux : une expérience ludique proche du théâtre.

Rêvez et faites rêvez.

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