MON COEUR ENTRE DEUX PAGES

Cela fait maintenant un peu plus d’un an que tu m’as donné vie. Ce fût lors du mariage d’êtres chers à tes yeux que tu as capté mon essence. Tu étais ravi de voir enfin s’accomplir cette union sacrée entre ces amis ayant partagé tes espoirs et tes désillusions. En dépit de tes réticences à voir célébrer leur union dans la maison de ce dieu que tu as rejeté avant qu’il ne te rejette, tu fus ému de voir le prêtre les unir pour le meilleur et pour le pire. Tu étais heureux de revoir toutes ces personnes qui avaient croisé ta route lorsque celle-ci semblait devoir se finir. Tu étais heureux de voir tes compagnons d’enfance rassemblés pour une photo comme à cette époque où pourtant tu n’espérais plus rien. Tu étais heureux car sans le savoir tu pensais à ton propre bonheur, à cette personne que tu aimais tant et que tu aurais souhaité avoir en cet instant à tes côtés pour lui dire oui. Toute cette communauté affective s’est retrouvée le lendemain pour parachever cette cérémonie, et certes, pour terminer les restes de ce repas de fête mais aussi et surtout pour prolonger le plaisir apporté par cette célébration et certifier que non, ce n’était pas un rêve, que des êtres pouvaient s’aimer et en ressentir de la joie. Tes amis et toi êtes repartis avec les traditionnelles gourmandises en poche. Tu es reparti plus particulièrement avec une des roses rouges du mariage en main. Afin d’immortaliser le bonheur tu m’as créé, moi qui te parle en cet instant. En rentrant tu as pris un rouleau de scotch. Tu as étiré de longues bandes que tu as collé les unes à cotés des autres afin de me donner une apparence, pour modeler ma peau. Sur cette chair ainsi composée tu as disposé avec tout l’amour qui était en toi les pétales de roses, sans en oublier une seule, les faisant se chevaucher pour apporter des nuances à l’écarlate. C’est ainsi que tu m’as révélé. Tu as ensuite recouvert mon squelette d’une nouvelle couche de scotch et lissé minutieusement mon épiderme pour expulser toute bulle d’air, croyant ainsi mieux me préserver. Tu as ensuite saisi cette lame avec laquelle tu avais fait couler ton sang dans le passé pour définir ma forme définitive en tranchant tout ce qui excédait. Mon maître tu as accouché de moi qui ne suis pas plus épais qu’une feuille de papier. Je ne fais qu’une dizaine de centimètre de largeur sur une quinzaine de longueur. Mon être était exposé à nu, rouge, pareil au sang. Les nervures des pétales de roses semblaient être mes veines charriant la passion qui m’avait extirpé de tes secrets. Entre tes mains je suis né et enfin j’ai pu te voir mieux que toi tu ne me voyais. Tu m’as ensuite glissé dans le livre que tu lisais car je suis né pour être ton marque-page.

Entre tes doigts j’existais. Sur ma peau tu te rassurais. Tu as vécu quelques relations charnelles sans qu’aucune ne puisse te satisfaire. Tu as convolé avec certaines personnes sans être intéressé par leur sort, sans qu’elles ne trouvent grâce à tes yeux et sans que ton égoïsme ne te fasse honte car un seul être comptait pour toi, un être que jamais tu n’aurais mais à qui toutes tes pensées étaient dévouées. Hélas tu l’ignorais à l’époque. Tu ignorais que tu y pensais déjà lors du mariage de tes amis ou plutôt tu te le cachais par orgueil. Tu le réalises maintenant mais moi je le savais déjà car je suis ton marque-page. Vous passiez du temps ensembles en amis. Tu prenais plaisir à partager ses centres d’intérêt. Tu aimais avoir de ses nouvelles lorsque vous étiez éloignés. Tu aimais en parler à d’autres amicalement sans savoir que déjà tu l’aimais. Je le sais car je suis ton marque-page. Tu as sûrement blessé les êtres qui voulaient ton amour mais tu t’en moquais car ton âme n’appartenait qu’à une seule personne.

Vint un jour où tu fis obligé de nous dévoiler. Toi qui clames sur tous les toits la joie apportée par le jeu de la séduction et ton mépris de l’amour tu fus pris à ton propre piège. Ses larmes versées sans pudeur devant toi furent l’appât. Tu avais succombé à ses blessures, à son désespoir, à son cri de rage contre la vie. Tu voulais protéger ce petit personnage qui était avec toi suffisamment en confiance pour montrer ses peines. Réalisant le désir naissant en toi, tu choisis d’abord de l’exorciser en jouant la carte de l’ambiguïté affective pour cette créature qui occupait tes pensées. Tu te faisais félin, tu te faisais câlin, tu te faisais bestial, tu jouais sur les mots pendant qu’à ton insu tes sentiments se jouaient de toi. Tu espérais avec le temps oublier cet amour. Une sinistre ironie naissait en toi: toi l’orgueilleux qui avant tant dénigré « l’affecte » à ton tour tu as succombé à ses charmes. Mais par orgueil tu souhaitais garder cette faiblesse secrète. Je le sais car je suis ton marque-page. Toutefois, une de tes amies t’a mis à nu comme tu le souhaitais. Ne sachant comment lui en parler tu as joué la carte de la timidité et du doute en espérant qu’elle saurait lire en toi, ce qu’elle fit avec brio. C’était sans retenue que tu pouvais dès lors parler de cet être que tu aimais tant. Mais tu ne t’étais pas rendu compte que le jeu ambigu faisait souffrir l’ange à qui tu voulais apporter le bonheur. C’est sur sa demande que tu fis ta déclaration. Ta raison ne pouvait ignorer la réponse qui serait apporté en retour tandis que je priais en silence pour ton succès. Tu ne connus ni le succès ni l’échec. Ton amour faisait du bien à cet alter ego que tu souhaitais avoir à tes côtés. L’amour serait non partagé, ainsi en avait-il été décidé, et pourtant tu en recevais tant de preuves. Un jeu obscène sous la forme d’une valse à contre temps se jouait où l’autre disait ce que tu souhaitais entendre avant de se rétracter, où un « je t’aime » était suivi d’un silence puis rectifié par « comme un ami ». Ça l’amusait. Ça te terrassait. A défaut de pouvoir connaître le bonheur à ses côtés tu as décidé de faire le sien en l’aidant notamment à conquérir à son tour la personne chérie à ses yeux et qui n’était pas toi hélas. Tu fis ton maximum. Plus tu te débrouillais pour que l’objet de tes attentions se rapproche de l’objet de ses attentions plus tu retenais tes larmes. Si le bonheur lui était apporté, rien d’autres pas même toi ne comptait. Tu croyais en tes bonnes intentions au lieu de croire en ma vérité. Oui tu faisais tout ce qui était possible pour faire naître un sourire sur son visage, mais tu n’as jamais cessé d’espérer en silence un retour favorable. Je le sais car je suis ton marque-page.

Les mois qui suivirent furent heureux en dépit des difficultés que tu connaissais à ce moment là. Toute la force que tu avais en toi et que tu gardais pour survivre tu l’as utilisé pour effacer la peine sur ce visage qui te hantait chaque nuit. Tu étais sans protection face au coup venant de part et d’autres. Tu repensais souvent à reprendre cette lame avec laquelle tu m’as donné vie pour de nouveau faire couler tout ce sang qui te condamnait à vivre. Et pourtant tu éloignais à chaque fois cet objet rédempteur car tu pensais à ce moment qu’une personne avait besoin de toi, cette personne à qui tu as offert ta vie. Ton existence te semblait si inutile avant que tu aimais être aux fourneaux pour recréer des saveurs artificielles sur le palais que tu ne savais ressentir en toi. Je le sais car je suis ton marque-page. En tombant amoureux, tu as trouvé enfin cette saveur qui toujours t’a manqué. Pour ne plus jamais l’oublier, tu as oublié ta vie pour la sienne. Être son confident, son ami, son conseiller te suffisait, disais-tu, mais je sais, moi, que son corps sa proximité physique manquait à ton épiphanie. A aucun autre moment vous n’avez été aussi complices. Tu m’as même confié à ses bons soins. Tu as trouvé dans une librairie d’occasion un livre qui fit scandale à sa sortie et dont l’adaptation au cinéma n’en avait pas fait moins. Cette œuvre parlait des doutes et des craintes du fils d’un dieu, de ses responsabilités opposées à son besoin d’aimer et d’être aimé. Cette œuvre te faisait mal car en elle tu te reconnaissais. Ta tentation à toi était curieuse de lire ce roman que tu ne réussissais pas à terminer. Tu lui as donc prêté en lui expliquant à quel point on pouvait te comprendre à travers cet ouvrage. Tu m’as donné avec cet ouvrage. Acte manqué? Étourderie? Tu m’as délibérément laissé entre ses mains. Je le sais car je suis ton marque-page. A défaut de voir l’étoile que tu idolâtrais s’abandonner à toi, tu lui as juste demandé une chose: de ne parler à personne des sentiments qui t’exaltaient. Toi qui n’as pas grand-chose, de façon obsessionnelle tu préserves ta vie intime. Obsessionnel et maladif. Les gens te comprendraient et t’aideraient s’ils savaient. L’orgueil encore une fois a motivé cette demande. Tu ne souhaitais pas que l’on soit au courant de ta déconvenue sentimentale. Mais surtout tu avais peur d’être rejeté devant la révélation de ta faiblesse pour cet être, toi perçu comme flamboyant et plein de morgue. Je le sais car je suis ton marque-page.

Un voile sombre tomba sur votre histoire. Ton amour avait été révélé à un de tes amis. Blessé par cet acte, tu pardonnas à l’auteur de cette humiliation. Tu l’aimais trop. La correspondance où tu lui révélais tes désirs et tes folies fut lue, jetée en pâture à d’autres personnes que tu devais ensuite rencontrer. Tu te trouvais en leur compagnie et eux savaient avant même de te connaître le pauvre type que tu penses être. Tu te forçais à répondre par le sourire. Une autre personne que tu voyais tous les jours en fut également informée. Tu serrais les dents mais déjà tu ne retenais plus tes larmes en privé. Je le sais car je suis ton marque-page. Dans cette vie que nul ne partageait, les difficultés autour de toi s’accentuaient. Afin d’échapper au chant des sirènes, tu te raccrochais à l’être aimé, te disant que le soutien que tu avais apporté te serais rendu. Il n’y eut alors que du mépris de sa part dans le meilleur des cas. Puis l’incube/succube connut de nouveau les ténèbres. En dépit de ta promesse de laisser en paix ton amour, tu le vis de nouveau venir vers toi. Tu mis de nouveau ta vie en suspend pour tenter de l’épauler, rejetant cette fierté qui toujours t’a maintenu debout pour te jeter à ses genoux, pour être à son entière disposition. Moi, je perdais mes couleurs au fur et à mesure. D’écarlate je devenais ocre. Le crépuscule naissait.

Tu ne mangeais plus. Tu ne dormais plus. Tu n’arrivais à rien faire d’autre que de sourire en public à ton habitude et de t’effondrer une fois replongé dans ton intimité. Et moi je n’étais plus là pour te rappeler où tu en étais. J’étais entre les mains de ton amour déçu. De nouveau tu invoquais le baiser de cette sombre dame qui n’a jamais daigné venir vers toi et tu enviais les morts annoncées aux grands publics. Cette saveur que tu avais retrouvée et qui t’avais libérée te retenait ensuite prisonnier de ce monde. Les suppliques en direction de l’être aimé restaient sans réponse. Je savais mais j’étais dans d’autres mains. Plus tu étais méprisé par la seule personne dont tu voulais être aimé plus la haine et l’horreur que tu ressens à ton égard grandissaient. Seule l’idée de son bonheur potentiel te faisait tenir le coup. Puis vint la trahison la plus douloureuse. De nouveau ton secret avait été trahi. Tu l’appris par celle qui devint ta petite sœur et qui t’a soutenu dans ton chagrin. Au-delà de cet acte que là encore tu aurais pu pardonné, tu avais été calomnié par la personne à qui tu avais offert plus que ta vie, ton orgueil, et qui te jugeais responsable de ces déconvenues. Furieux, Sali, humilié, violé dans ton intimité, tu demandas des comptes et exprima le souhait de ne plus revoir cette incarnation de l’ingratitude. La cause de cette blessure qui ne s’est toujours pas refermé fit acte de contrition. Tu as pardonné encore une fois, toi qui n’avais jamais pardonné à personne. Mais une chose avait été brisée. Vous avez continué à vous voir en dépit de disputes de plus en plus fréquentes. Tu ne fus pas surpris d’apprendre que le livre dans lequel j’étais enfermé et qui te représentait l’ennuyait. J’aurais pu te le dire avant si tu m’avais eu en main. Je le savais déjà car je suis ton marque-page. Une nuit même où vous étiez ensembles tu ne parvins pas à retenir tes larmes toi qui ne pleurais devant personne. Tu n’attendais pas de réconfort de sa part. et pourtant après des mois de supplications, celui-ci arriva, timidement. Juste quelques mots trop tardifs.

Cette nuit obscurcit tes sentiments. Au réveil tu ne ressentais plus aucun désir pour l’être dans le lit à côté du tien. Quand vous vous êtes quittés, tu repris ce jeu que tu aimais tant: la chasse. Tu es parti en quête de cœurs solitaires comme le tien avides d’assouvir des pulsions animales. Une première proie est tombée entre tes bras, puis une deuxième dans la même journée. Tu étais bouffi d’orgueil en t’apercevant que tu n’avais pas oublié les règles de la séduction. Tu as alors envoyé un message au bourreau de ton cœur pour clamer ta sexualité retrouvée que tu avais mise entre parenthèses pour ne pas l’effrayer. Puis tu n’as plus donné de tes nouvelles, m’oubliant entre ses doigts insensibles.

Plusieurs semaines après, prétextant de vouloir récupérer ton bien tout en lui rendant ses bandes dessinées, tu lui a proposé une brève rencontre afin d’effectuer l’échange. De là où j’étais, je savais que c’était pour voir comment se portait cette source de déception. Je le savais car je suis ton marque-page. Bien que la date et l’endroit de ces « retrouvailles » t’aient pris au dépourvu tu ne ressentais rien à ce moment, comme si tout n’avait été qu’un songe. En reprenant le livre, tu as de suite vérifié si j’étais toujours à l’endroit où tu m’avais laissé. Après des mois tu vis l’aspect qui est le mien maintenant. D’écarlate, j’étais devenu ocre quand tu m’avais confié à ces mains malhabiles. A présent ma robe d’automne oscille entre le marron et le noir. Les pétales qui me composaient se sont fanées et se sont émiettés; de petits éclats devenus les pièces d’un puzzle dont on voit encore le motif. Les si jolies veines qu’étaient les nervures des pétales de roses ne sont plus si ce ne sont comme stigmates remplaçant les cicatrices disparues sur ton corps. Tu as souri en me voyant tout comme j’ai vibré sous tes doigts mon seul maître.

Depuis ces évènements dont peu de personnes ont connaissance, tu te contentes de multiplier les partenaires, à la suite ou simultanément, « afin de rattraper cette année d’abstinence », déclares-tu avec ton emphase habituelle. Tu le déclares tout comme tu dis ne plus rien ressentir pour ton ange destructeur. Tu as honte de moi je le sais. Je suis toujours enfermé dans ce livre qui te ressemble tant et que tu n’arrives toujours pas à lire. Tu m’écrases entres ses pages tout comme tu te prélasses entre deux cuisses en espérant qu’elles seront assez fortes pour écraser ton cœur. Je le sais car je suis ton marque-page. Tu as dis à tous que tu vas bien alors que cette histoire t’a laissé sur le carreau. Une partie de toi n’a ni la force ni l’envie de se relever. La seule qui est debout est cette personne en toi qui t’a toujours effrayée. Tu lui a dis que tes sentiments sont morts. Tu dis à tous que tu as tourné la page. Mais moi je sais car je suis ton seul et unique marque-page. Mon maître, tu es mes yeux mais je n’ai pas besoin de voir. Tu es mes oreilles alors que je n’ai pas besoin d’entendre; mes mains pour moi qui n’ai pas besoin de toucher; mon odorat pour moi qui ne sens pas mais ressens; ma voix sauf que je n’ai pas besoin de gorge pour m’exprimer. Tu es mon guide, et pourtant c’est moi qui te montre le chemin, moi que tu laisses entre les pages d’un livre dont nous connaissons tous deux déjà la fin.

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