L'écrin des cris (III)

Light Bearer : Lapsus (Alerta Antifascista ; Halo Of Flies, Moment Of Collapse / 2011)

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Light Bearer fait partie de ces groupes rares, qui ont une démarche esthétique globale. Il n’est pas simplement question de musique ici, et cela est principalement dû au vocaliste Alex CF, qui mène également le projet sur ses dimensions visuelles et écrites. Inspiré entre autres par le Paradise Lost de John Milton et His dark materials de Philip Pullman, l’histoire dont Lapsus constitue le premier volet tourne autour du porteur de lumière, Lucifer. Il serait intéressant d’examiner de plus près ce qui en est dit, mais l’idée centrale est de contribuer à une nouvelle interprétation, peu orthodoxe, de la figure du premier ange de Dieu, un peu à la manière du travail de Victor Hugo dans La fin de Satan. N’ayant pas approfondi cette dimension du groupe, c’est surtout sur la musique et le visuel que je m’arrêterai.

Car avec un plasticien aux commandes, l’objet lui-même est soigné et participe de l’atmosphère qui enrobe ce groupe. Très influencé par les écrits de Lovecraft, Alex CF en redéploie les motifs dans la thématique qui est ici la sienne. Les illustrations retracent parfaitement ce complexe jeu d’obscurité et de lumière qui se retrouve sur le plan sonore, et l’accompagnent avec subtilité et pertinence.

Lapsus désigne donc une chute, mais la plus évidente est celle au sein d’un univers magistral, posé sur de longues plages épiques. La simple introduction de « Beyond the infinite », qui poursuit l’incipit du EP éponyme, laisse entrouvrir des portes majestueuses, comme si l’on pénétrait dans un château. Après quelques notes énigmatiques de guitare en son clair, l’arrivée des percussions sur lesquelles se plaquent des accords massifs en son saturé dévoile un domaine où la puissance côtoie la finesse, par ces cordes qui prennent le relais avec justesse.

La nappe sonore vous enrobe comme un drapé de velours alors que commence « Primum movens », de prime abord plus léger, presque ingénu, et qui pourtant se révèle d’une densité captivante. La voix tonitruante d’Alex CF, si elle n’est pas la plus écorchée qui soit, donne cette fureur qui permet à Light Bearer de concilier la grâce et le déchaînement dans une progression toute dialectique. La section rythmique donne ainsi beaucoup de relief et les roulements guerriers dénotent ce sentiment de combat qui s’impose à grand renfort de riffs-murailles. Il y a comme un infranchissable à l’intérieur de cet univers, et qui en empêche toute échappée.

Le travail des ambiances y est donc magistral, combinant l’élégance et la violence. En seulement six titres, Lapsus pose les jalons de ce qui constituera certainement une pierre angulaire dans le domaine du post-machin. Cult Of Luna et Isis semblant définitivement rayés de la carte, Light Bearer n’est pas loin de venir chatouiller Neurosis sur son terrain, sans pour autant égaler l’intensité du groupe qui inventa le style et reste définitivement son leader incontesté et incontestable.

N’en restent pas moins des morceaux de bravoure qui annoncent le meilleur pour la suite, d’autant que plus l’album avance, et plus le propos se révèle d’une justesse imparable. « Lapsus », conclusion dantesque de presque 18 minutes, ne fait que témoigner des prouesses car il n’est pas à la portée du premier venue de construire des titres où la longueur n’est pas épuisante. La force de Lapsus, c’est précisément son unité. Difficile au final de retenir un titre plus qu’un autre, tant la cohésion de l’ensemble lui donne sa cohérence.

Ces montées en puissance sont semblables à la furie grimpante de batailles antiques et crépusculaires où, à la faveur d’une pluie lénitive ou la promesse d’une aube, l’angoisse de la mort se pare de la beauté de l’inéluctable. S’il est une gloire, elle se doit d’être guerrière et héroïque pour ces vastes armées sonores qui s’entrechoquent avec rage sur les plaines immenses de l’imaginaire. La chute n’est donc pas déchéance, mais consécration de la grandeur de cette lutte, car l’adversaire n’est autre qu’un dieu d’illusions et de subterfuges. Se tenant à distance du nihilisme de Nietzsche évoquant la mort de Dieu, Light Bearer écrit la déclaration d’une humanité capable de créer et de fédérer autour de nouvelles valeurs. Avec néanmoins ce sens de la tragédie tout nietzschéen, c’est la puissance du corps et du dyonisiaque qui émerge de ce premier chapitre d’une œuvre majeure.

« Here there was nothing, just cold endless nullity. No love, no father. But it was there, for countless millennia, that Lucifer would shine the brightest, and would construct his first and final plan – to inspire all who followed him to seek the ultimate truth and escape the indoctrination of the false god. »

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