Les enfants perdus

La fin de l’année scolaire approchait, les enfants étaient de plus en plus fatigués et énervés. La cour n’attendait que de les accueillir pour les cajoler un court instant. Heureusement il faisait beau, ils n’auraient pas à rester sous le préau. Ces jours-là, les instits se demandaient pourquoi ils faisaient un boulot si mal payé ; ils s’en rappelaient lorsque les premiers rayons de soleil venaient éclairer leur sacerdoce. Mais c’était toujours difficile en fin d’année, eux aussi étaient fatigués. Ils saluèrent avec autant de plaisir que les élèves la sonnerie annonçant la première récréation. Ils avaient beau gueuler qu’il ne fallait pas courir dans les couloirs, ils en avaient autant envie que les gosses. La cour s’était remplie de rires avant d’être envahie par la marmaille gesticulante. Avec gourmandise, ils enfonçaient les pailles dans les briques de lait chocolaté. Les élèves sautaient à la corde, échangeaient des cartes, faisaient des concours de billes. Ils faisaient ce que tous les enfants font depuis des décennies. Lui, par contre, il s’asseyait toujours seul au milieu de la cour. Il jouait avec des cailloux, la tête baissée comme à son habitude. Les autres élèves le fuyaient comme la peste. Ils évitaient même de parler de lui comme si la seule évocation de sa présence était source de drames.

De l’autre côté de la grille, cet enfant solitaire était le seul à être observé.

– C’est lui ? demanda Judith. Il est si jeune… Est-ce nécessaire ?

Sa voix était brisée par sa supplique. Du haut de ses trente ans, elle n’était qu’une petite jeune parmi tous, sans que ce ne soit une question d’âge. Elle avait encore l’innocence d’un nouveau-né. Ses yeux gris d’habitude pleins de malice étaient éteints. Elle était épuisée mais quelque chose en elle la poussait à vouloir se rebeller. Peut-être ce qu’elle ne pouvait plus dissimuler sous ses habits larges.

– Je n’étais pas plus âgé que lui,  répondit calmement Antoine de Saint-Ange.

Il était le doyen du groupe. La quarantaine passée, le front plissé et les cheveux gris. Son regard ne cillait pas ; il observait le moindre mouvement de l’enfant.

– Quelle belle réussite… murmura-t-elle suffisamment fort pour que son archidiacre puisse entendre.

Il ne répondit pas, se contentant d’observer. Oui, il n’était pas plus âgé. Il savait qu’il allait arracher cet enfant à cette cour d’école pour l’emmener dans une autre où il mourrait. Il n’avait ni scrupule ni remord. Il savait. Il fut extrait de ses pensées par Judith lui serrant le bras.

– Écoute, je sais que c’est toi le boss et que les ordres du concile l’emportent sur tout et tout le blabla qui va avec. Mais si jeune ? Tu sais ce que c’est ! On ne peut pas lui épargner ça ?

Elle le suppliait du regard.

– Judith ! On t’a assigné à cette mission aussi à cause de ton état, répondit Paul, un grand gaillard au crâne rasé.

Lui regardait partout, se méfiant du moindre mouvement. Une femme enceinte et un gosse. Ils étaient vulnérables ainsi ; n’importe qui pourrait profiter de cette aubaine. Il désigna le ventre arrondi de Judith.

– Il faut que tu comprennes que quel que soit son âge, un élu ne peut reculer. Ce qui est vrai pour Antoine, l’est pour lui et le sera pour ton enfant s’il est choisi. C’est également pour ça qu’on t’a fait venir ici. Pour que tu voies et que tu comprennes. Tu n’as été appelée que récemment. Moi j’étais déjà en âge de boire ma première bière. Alors ferme-là un peu !

Il n’avait que vingt-quatre ans mais avait beaucoup plus d’expérience que son aînée. Cette dernière n’eut pas le temps de répondre.

–  Assez discuté. Antoine de saint-Ange était calme mais ferme. Judith, sache que cet enfant a déjà entendu l’appel. Il est déjà trop tard pour lui.

Elle détourna la tête, dégoûtée par ce qu’elle venait d’entendre et par ce que ça lui rappelait.

– Matthieu, ouvre un passage, ordonna le chef de cet étrange quatuor.

L’homme qu’il désigna se contenta de hocher la tête. Il semblait se moquer de cette discussion. C’était son habitude. Il avait toujours l’air de regarder au-delà de ce qui était sous son nez. Il psalmodia une prière semblable à celle qu’il avait prononcée lorsqu’ils sont arrivés ici. Aucun des passants ne les voyait grâce au voile divin posé sur leurs yeux. Ces quatre cavaliers se devaient d’être discrets. En réponse à ses nouvelles prières, les barreaux s’écartèrent d’eux-mêmes ; mues par une force invisible. Antoine de Saint-Ange entra dans la cour. Il marchait lentement jusqu’à l’enfant sans prendre garde à tous ceux qui couraient partout. Il n’avait jamais connu cette insouciance enfantine. Il s’en moquait.

Maîtres et maîtresses restaient vigilants. Évitons que les mioches ne se cassent quelque chose à quelques jours des vacances. Ils les aimaient tant au final ces petits monstres. Il n’y en avait qu’un dont ils avaient tous peur. Ils sentaient que lui, c’était un vrai monstre. C’était le seul à ne pas courir. Il était d’ailleurs le dernier à entrer dans la cour. Ils essayaient tant bien que mal de cacher ce profond malaise qu’ils ressentaient. Enfants comme adultes, aucun n’a oublié son arrivée en cours d’année, la façon dont il avait massacré le petit caïd des bacs à sable lors de sa première provocation. Aucun n’a pu oublier le sourire radieux de ce nouvel arrivant en frappant à maintes reprises son « camarade ». Il avait fallu plusieurs adultes pour le séparer de sa proie. La directrice avait appelé les parents pour les convoquer. Elle est tombée sur le père qui n’a pas eu l’air surpris. Il a répondu d’un ton las. Derrière ce détachement désabusé, elle a cru percevoir une certaine angoisse. La conversation était lourde. Il lui a juste demandé de le laisser terminer l’année. Ils ont beaucoup discuté, ou plutôt elle a beaucoup parlé. Lui s’est contenté de réitérer sa demande. Elle a finalement accepté. Il n’y a pas eu d’autres incidents. Grâce soit rendue à la peur qu’il inspirait à tous depuis. Si les enseignants avaient vu cet homme s’approcher de l’enfant, se seraient-ils interposés ? L’auraient-ils défendu ? Oui, non, peut-être. Une certitude : ils se seraient sentis soulagés qu’on les débarrasse de lui. Antoine traversait la foule innocente et se posa devant l’enfant.

L’enfant ne faisait pas attention à cet adulte debout devant lui. Il continuait à jouer, la tête baissée. Antoine ne dit rien. Il laissa quelques secondes s’écouler bien que celles-ci lui semblèrent durer une éternité. Il comprit ce qu’il devait faire. Il visualisa la mort de l’enfant avec une intensité si vive que l’instinct de tuer monta en lui. Il devait l’abattre. Il s’imagina mettre ses mains autour de ce cou fragile et le serrer jusqu’à ce qu’il ne soit pas plus qu’une poupée désarticulée. L’enfant le sentit et leva la tête d’un coup, un sourire grimaçant sur le visage, les yeux injectés de sang et de joie. Il devait se battre pour survivre, il allait pouvoir frapper celui qui lui voulait du mal. Antoine de Saint-ange ne faisait pas un seul geste. Il savait que le moindre mouvement provoquerait une catastrophe. Il fit le vide en lui et apaisa son esprit. Parallèlement, le sourire s’effaça du visage de l’enfant tandis que son regard devenait vitreux puis affolé. Reprenant ses esprits, il regarda de nouveau le sol, paniqué, comme s’il espérait y trouver un quelconque secours. Il n’osait se tourner vers personne, ni ses camarades de classe ni les instits. Antoine s’accroupit et lui posa la main sur la joue.

– Tu as mal parce que tu as peur pour eux, lui dit-il.

Il sentit les premières larmes de l’enfant rouler sur sa main juste avant qu’il n’éclate en sanglots. Cette petite chose s’était jetée dans ses bras et pleurait toutes les larmes de son corps. Il le laissa ainsi se vider de tout ce qui l’étouffait. Il entendit la cloche sonner la fin de la récréation. De loin, il fit un geste à Judith. En soupirant, elle sortit un papier qu’elle avait préparé quelques jours avant, apposa sa signature et le brûla. Le contrat était passé. Tous ceux de l’école oublieraient à jamais l’existence de cet enfant. Tous avaient rejoint leurs classes sans remarquer qu’il manquait une personne. La cour était vide. L’enfant avait fini de pleurer.

– Me suivras-tu ? lui demanda Saint-ange.

– Vous me protégerez, monsieur ? demanda l’enfant.

– Je t’emmène dans un monde plus dur que celui que tu connais.

Il devait savoir la vérité. Il ne servait à rien de lui mentir. Il ajouta :

– Tout ce que je peux te promettre, c’est d’être toujours honnête avec toi.

L’enfant n’avait plus peur. Il était déjà entièrement dévoué à cet inconnu qui l’avait laissé morver sur sa veste.

– Je pourrais me battre ? demanda-t-il, inquiet.

Antoine se contenta de hocher la tête. « Et mes parents ? »

– Tu ne les reverras jamais.

Antoine de Saint-Ange répondit sans aucune émotion sur son visage. Ça ne servait à rien d’en dire plus. Il plongea son regard dans celui de l’enfant et l’interrogea de nouveau, silencieusement cette fois. En guise de réponse, cet élu  qu’il était venu chercher posa la tête sur son épaule. Il le souleva délicatement.

– Quittons cette cour. La tienne, la vraie, t’attend.

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