« La zona, propriété privée », Wisteria Lane au Mexique

Le titre du film présenté ici n’a aucun rapport avec les dérangeantes éruptions cutanées. Il n’y a rien de médical ici bien que de dangereuses maladies soient décrites dans ce film de Rodrigo Pla : la violence, la peur et la corruption.

L’action se déroule au Mexique dans une zone privée accessible uniquement au personnel autorisé. A l’intérieur des murs toute une population vit en quasi autarcie en suivant ses propres règles. Autour de cette zone paisible en apparence, Mexico se noie dans la violence. Tous les résidents de la Zona ont décidé d’échapper à ça en créant leur communauté privée. Aux bidonvilles et aux détonations ils ont préféré les maisons pavillonnaires et le ronronnement des tondeuses à gazon. « Jusqu’ici tout va bien », comme le disait si bien un autre film.

Une bande de jeunes voleurs venus de l’extérieur décident d’entrer et de se servir – il y a une notion très forte de dedans et de dehors. Ils entrent dans une maison et tout bascule : une vieille résidente est tuée ainsi que les membres du gang ; un seul réussit à fuir. Un garde de sécurité est tué par erreur par l’un des résidents. Ce dernier, bouleversé par son geste meurtrier,  est prêt à se livrer à la police. Les bonnes âmes de la ville préfèrent cacher son arme et tandis que la police arrive. La loi du silence s’impose ; elle est assourdissante. Ils cachent les corps comme ils se cachent derrière les barbelés. Cette tour d’ivoire qu’est la Zona devient une prison dorée dont les murs s’écaillent petit à petit ; l’âme de chacun est mise à nu. À cette nuit sanglante succède une traque. N’oubliez pas, l’un des braqueurs s’est échappé. Les adultes décident de faire justice eux-mêmes tandis que leurs adolescents, galvanisés par cette montée de fièvre soudaine, décident de faire de même. L’un d’eux, Alejandro, découvre dans la cave de sa maison le fugitif, Miguel, un gosse terrifié. Va-t-il le dénoncer ? C’est à vous de le découvrir.

Le conseil qui régente la ville tient la police à distance et toute autorité en les payant. Ils ont payé pour avoir le droit de construire cette zone ; ils paient pour que personne de l’extérieur ne s’en mêlent ; ils continuent pour se faire justice. En bâtissant une cité sur la base d’un accord aux relents de corruption, ils ont fait de leur paradis un lieu paisible mais de non-droit. Cette fois, un policier est rétif et se penche sur leurs cas. La petite amie et la mère du fuyard savent qu’il est là bas et qu’il risque de se faire tuer. Chaque réunion du conseil de la Zona soulève des questions morales chez les membres mais aussi chez les spectateurs que nous sommes.

Vous connaissez mon intérêt pour les comics. Il existe de grands noms et je pense ici à Frank Miller dont les œuvres ont été popularisés au cinéma par « Sin City » et « 300 ». C’est un scénariste de talent même s’il a très mal tourné. Dans l’une de ses œuvres-phares « Batman the dark knight » qui a relancé le personnage, il décrit un Gotham futuriste hyper-violent où la chauve-souris aux cheveux devenus gris a pris sa retraite. Suite à un énième fait divers où un jeune braqueur armé a été abattu par le commissaire Gordon en état de légitime défense, des journalistes font un micro-trottoir. Un monsieur dessiné comme étant bien-comme-il faut (dans la vision de Miller, je précise) dénonce la police fasciste qui ne respecte pas les droits civiques des citoyens, en faisant notamment référence au commissaire. Le journaliste lui demande s’il habite à Gotham City ; le passant lui répond que non, qu’il n’est que de passage. Honnêtement, Franck Miller a tout du vigilante républicain intégriste qui exècre les démocrates, les hippies, les communistes etc. En résumé, Franck Miller est un Cartman de South Park version live. Dans cette saga de Batman, il fait passer ceux qui défendent les droits civiques pour des crétins irresponsables s’occupant plus des droits des criminels ultra-violents de Gotham que de justice. Pourquoi je parle de ça au lieu de la Zona ? Parce que même si le trait de Franck Miller est grossier – et par moment insultant – il soulève un point intéressant pour aborder et discuter de ce film sans idée préconçue ou jugement hâtif.

Frank Miller (Source : Wikimedia Commons)
(Frank Miller By pinguino k from North Hollywood, USA (frank miller) [CC-BY-2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.0)], via Wikimedia Commons)
On pourrait cataloguer les habitants de la Zona comme des fascistes assoiffés de sang ; il peut y avoir de ça pour certains mais ce serait trop simple. Le film est d’ailleurs intéressant car il ne jette pas la pierre, il décrit des situations, les conséquence de chaque action et nous laisse juger. Essayons de nous remettre dans le contexte. Imaginez que vous sortez de chez vous le matin pour aller bosser et que dans votre cage d’escalier vous voyez des gens allongés sur un matelas miteux et entrain de se préparer une pipe à crack. Imaginez que vous rentrer chez vous le soir et vous croisez des dealers vendant du brown sugar à un petit vieux sous votre porche. Imaginez que vous avez le trouillomètre à zéro quand vous rentrez tard parce que vous ne savez pas sur quoi vous allez encore tomber. Imaginez que vous ne savez plus si le bruit que vous venez d’entendre est un feu d’artifice, l’orage ou un coup de feu. Personnellement, je n’ai pas à l’imaginer, c’est l’environnement que je viens de quitter, tout ce que je viens de décrire est le résumé sans exagération d’une partie de mon quotidien (maintenant derrière moi). Je ne décris pas ça pour faire dans le misérabilisme, mais pour vous demander d’imaginer vivre dans cette situation. Je vous demande de ne pas faire comme le quidam interrogé qui fait de grands discours tout en étant très loin des problèmes. Je vous demande d’imaginer tout ceci et de vous imaginer vivre à Mexico, considéré comme l’une des villes les plus violentes au monde. Que feriez-vous pour échapper à tout ça ? Combien serait prêt à aller jusqu’à leurs extrémités pour être en paix ? Si les habitants de la Zona ne veulent pas que les morts s’ébruitent, c’est parce que si l’extérieur met le nez dans leurs affaires, ils perdront tous leurs privilèges ; finie pour eux et leur famille leur sécurité. Pour moi la fin ne justifie pas les moyens, mais se poser la question est important pour éviter de sombrer dans l’obscurantisme et la peur irraisonnée. J’aurais pu me dire que je resterais coûte que coûte à Saint-Denis et que je me battrais pour essayer de changer les choses ; finalement au bout de cinq ans j’ai fui pour paris et sa tranquillité. Je sais que certains discours idéalistes que je tenais ont été grandement nuancés après ces expériences trop nombreuses à décrire. Sans m’étendre, je dirais simplement que nous sommes tous responsables et coupables du monde dans lequel nous évoluons.

Je comparais dans le titre de cet article la Zona à Wisteria Lane. On retrouve dans les deux ce petit côté propret des banlieues pavillonnaires. Je trouve que la première n’est que la finalité de la deuxième, comme si les familles présentées dans ce film avaient regardé toutes les saisons de Desperate housewives pour finir par dire : « Hé ! Et pourquoi nous on n’y aurait pas droit ?! ». Pour moi l’image ne s’arrête pas là et je m’adresse plutôt aux téléspectateurs qui ont suivi cette série. Sous leurs dehors proprets, les héroïnes cachent de lourds secrets et ont des cadavres dans le placard, aussi bien au sens propre qu’au sens figuré. Elles ont toutes fait en sorte de se protéger les unes les autres, de protéger leurs familles par tous les moyens. Je repose la question : et vous ? Jusqu’où iriez-vous ? Que faisons-nous même tous les jours dans ce sens ? Pour pousser la réflexion jusqu’au bout, que doit-on penser des politiques sécuritaires ? Je décrivais au début les maladies de ce film : violence, peur et corruption.

Si un bon film est celui qui amène à la réflexion et au débat, alors celui-ci en fait assurément partie.

Ironiquement, Alan Chavez, l’acteur qui interprétait Miguel le fuyard, est tué par la police d’une balle dans le cœur en 2011…

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