L'OMBRE CHROMATIQUE

Pourquoi fallait il que se soit lui! N’existe-t-il donc aucune indulgence pour les êtres tels que nous? Ma condition n’est elle pas un châtiment en elle-même? Maudit. Combien, de temps encore devrais je expier? A genoux Pandore devant sa faute, sa très grande faute. Tout aurait pu être si simple…

Lorsqu’elle vint nous prendre dans ses bras de glace après nous avoir offert son baiser sans vie, quand nous fûmes confiés à la terre nourricière et que nos âmes durent rejoindre le paradis ou l’enfer, une alchimie impie que nul ne saurait expliquer se mit en œuvre. De la terre à la terre des cendres aux cendres. Les Ténèbres où nous fûmes plongés s’emparèrent de nous. Nos êtres de confondirent avec l’obscurité. Les Ténèbres nous poussèrent à rejoindre la nuit tels des âmes errantes. Des ténèbres aux ténèbres. Les pleurs de nos proches nous empêchèrent ils de trouver le repos ? Une trop lourde faute? Ou notre propre désir de ne pas sombrer dans le néant ? Nul ne le sait. Au premier éveil, aucun d’entre nous ne se rappelle de ce qu’il était si ce n’est par quelques bribes trop parcellaires. Nous savons juste qu’à ce moment là nous nous réveillons face à nos sépultures, torturés par une inextinguible soif de passion. Dès lors nous désirons nous abreuver aux calices de la vie. Chaque nuit les Ténèbres nous contraignent à surgir de l’ombre. Renaissance. Depuis des siècles j’arpente ainsi ce monde, figure ombrageuse du Juif Errant, Ahasvérus avide de sang. Régulièrement certains d’entre nous entreprennent de découvrir les secrets pérennisant notre existence. Folie. Jamais rien de pertinent ne vient combler l’abyme d’incertitude et d’ignorance où nous sommes plongés. Ce n’était pas ma voie. Nos voix. J’étais maudit! Alors j’acceptais d’être un Dionysos funèbre, créant et détruisant dans la plus totale indifférence! Je le clamais et le vivais. Ma bannière était de sang. Les Ténèbres me poussaient à être un prédateur pour la masse humaine, aussi innocente soit elle. J’assumais ce rôle avec délectation et dévotion. Telle était ma raison mon ordalie. Aux plus faibles de partir en quête de leur humanité. Vae victis

Je chassais aussi bien le malandrin sauvage que l’enfant innocent. Personne ne pouvait échapper à ma vindicative soif de sang. Je faisais croître le nombre de mes victimes, faisant naître chez eux l’angoisse ou le désir en diversifiant mes méthodes de chasse. Je me faisais séducteur ou bandit de grand chemin pour parvenir à mes fins. Mais par-dessus tout, j’aimais m’entourer d’artistes trop sensibles pour vivre. Je devenais leur muse et me nourrissais de leurs passions. C’est ce qui causa notre perte. Une nuit où l’un de mes protégés exposait, j’arpentais la galerie d’art afin de percevoir les émotions suscitées par ces œuvres baroques chez les visiteurs. Celles ci ne me touchaient pas. Il est important de comprendre qu’étant soumis aux Ténèbres, nos regards sont voilés par elles. J’entends par là que les couleurs si attirantes pour l’homme sont quasi inexistantes à nos yeux. Au mieux le chatoyant nous parait terne. Entendons nous bien. Ce n’est pas l’art qui m’intéressait mais les émotions générées par la création puis la contemplation. Seules les émotions contenues dans le sang me comblaient. Ce soir là, peu de monde s’était déplacé. Je restais tout de même, espérant trouver une proie intéressante. En effet, mon jeune artiste était exsangue. Je m’étais trop souvent nourri sur lui ces derniers temps. Il n’était plus qu’une source de déception, une coquille vide. Il était temps que je m’en débarrasse pour trouver un nouveau Graal. J’errai dans la galerie jusqu’à ce que je le voie lui. L’agneau. Il était assis sur un banc face à un tableau. Le loup. Je m’approchais de lui ostensiblement. Il ne m’entendit pas. Je n’étais plus qu’à quelques centimètres de lui. J’aperçus ses écouteurs. Je tendis l’oreille. Paganini. Le musicien du diable. C’est là un des avantages de notre condition. Notre perception des couleurs est certes amoindrie mais nos sens sont bien plus développés. Notre ouïe notamment. C’est pour mieux nous entendre mon enfant. Il finit par se rendre compte de ma présence et se retourna. Son regard. Je reculais devant son regard ! Ses yeux verts luisaient, scintillaient comme deux phares au sein des brumes. Il ne semblait pas s’être aperçu de mon trouble. Il éteint son baladeur, retira ses écouteurs et me salua. A genoux le malade devant son onguent.

Reprenant ma contenance je lui ai demandé ce qu’il pensait de l’exposition. Il détailla chaque œuvre. Artiste lui-même, il me donna son regard critique, de ses yeux verts que je voyais, de ces seuls objets dont je pouvais identifier la couleur. Nous avons discuté toute la nuit dans cette galerie. Puis vint le moment où les Ténèbres se rappelèrent à moi. Il voulait que l’on se revoie. Il insistait. Je refusais d’abord pour des raisons que je ne comprenais pas à l’époque. Puis devant sa détermination j’ai fini par accepter. Nous nous retrouverions le lendemain au même endroit. Savait il déjà ce que j’étais ? Sirène…

A mon réveil, j’entrepris de m’abreuver avant de le rejoindre. Je laissais les Ténèbres me guider vers ma proie comme à chaque fois. Je descendis dans les bas fonds pour y attendre la personne qui m’était destinée. Je le vis sortir d’un hôtel de passe. Même à plusieurs mètres je vis des traces de griffures sur son visage. Il sentait encore le foutre, le sang, la sueur et les larmes. Je lus dans son esprit ce qu’il avait fait à la fille avec qui il était monté. Il tenait la mallette contenant ses ustensiles. Je me fondis dans les ombres pour le suivre. Il s’arrêta dans une ruelle au bout de quinze minutes de marche. Il se posta, attendant une nouvelle prostituée à martyriser. Notre sœur Elles étaient en groupe et discutaient, sachant pertinemment qu’elles pouvaient tomber sur un maniaque mais ignorant que celui-ci les guettait déjà. Il attendait que l’une d’elles s’isole. Cela me fit sourire. Dire qu’il se prenait pour un prédateur. Je m’extirpais de l’ombre et m’approcha de lui silencieusement. D’une main je le saisis par les cheveux tandis que de l’autre je lui mis la main sur la bouche pour l’empêcher de crier. Il paniqua, se débattit et moi je le tirais au fond de cette ruelle qu’il avait choisi sans savoir ce qui l’attendait. Choisi pour mourir. Sa lutte était inutile. Notre force d’éternel maudit est bien au-delà de celle du bétail humain. Je l’ai forcé à me regarder. Il fut tétanisé. Oui nous sommes sublimes. Nous sommes ce que chacun de vous avez peur d’être. Nous sommes ce que vous n’osez pas être. Nous sommes vos désirs inavoués. Le diable. Il s’oublie, se relâche et rajoute l’odeur splendide de la peur à celles de son crime. Le jeu était à son paroxysme. Il était temps d’en finir. Mes canines percèrent sa carotide. Son sang éjacula dans ma bouche. Chaud, salé, vivant. Je sentis son cœur battre de plus en plus vite. Je me vis à travers ses yeux. Son corps se refroidissait tandis que le mien se réchauffait à la lumière de son sang de ses émotions. J’entendais ses pensées. Il me montra tout de sa vie. Tu voulais mourir. Je t’ai donné ce que tu souhaitais. Tu étais trop lâche alors tu as donné la mort aux autres. Assassin. L’ivresse passée, je repris le chiffon qu’était son corps entre mes bras. Il me restait une dernière chose à accomplir. Je disparus dans les ombres pour réapparaître dans l’immeuble qu’il avait quitté tantôt. Plus précisément dans la chambre où il avait accompli son labeur. Je vis le cadavre de la putain, éventré. Il avait su faire de cette exécution une œuvre d’art. Dommage. Il aurait été magnifique parmi ceux de ma race. Bien que nous ne sachions pas d’où nous venons, nous savons que ceux que nous tuons ne se relèvent jamais. Peut être est ce là la raison d’être de notre existence? Apporter le sommeil éternel à l’instar d’un Morphée sanguinaire. A moins que nous ne soyons la malédiction de ce monde? En effet si nos victimes ne subissent pas notre fardeau, leurs voix, elles, restent avec nous. Pour toujours. En disparaissant, ils rejoignent ce chœur fantomatique, cette pavane incessante que nous seuls entendons. Tel devait être mon destin. Je déposais le cadavre de mon dernier festin à coté de celui de sa dernière victime. L’heure était venue pour moi de rejoindre mon jeune artiste aux yeux de jade.

Je l’ai retrouvé à l’heure et au lieu convenus la veille. Mais avant de me faire voir, je me tins à distance pour l’observer. Il faisait les cent pas, serrant contre lui un carton à dessin. Je le détaillais. Il était de taille moyenne. Brun les cheveux mi longs. Mal rasé. Le menton affirmé. Son visage était un peu anguleux. Ses sourcils légèrement broussailleux. Quelques rougeurs au niveau de son cou étaient visibles. Je voyais également ces couleurs là ? Mais ce qui m’avait le plus marqué c’était ses mains. On pouvait y voir un mélange de douceur et de fermeté. Elles étaient un peu abîmées, je l’ai appris par la suite, par l’usage des produits utilisés par la confection de ses œuvres. Sur ses mains toujours, ses veines étaient particulièrement visibles voire même saillantes. Il était un peu gauche dans ses manières ne sachant pas toujours comment se mettre en valeur et se comporter, ce dont je m’aperçus plus tard. Certains l’auraient trouvé quelconque tandis que d’autres l’auraient trouvé laid. Pour moi c’était la plus belle créature qu’il m’est été donné de voir. Je me fis voir de lui et m’approchai. Il sourit immédiatement. Pas de ces sourires standardisés que l’on nous fait imaginer, dents blanches et droites. C’était un sourire sincère en dépit de sa dentition irrégulière et jaunie. Timidement, il me tendit une main douce que je saisis. Il ne cacha pas son trouble. Je m’efforçais de rester de marbre. A genoux l’esclave devant son maître. Je lui ai demandé ce que contenait son carton à dessins. Il s’assit et me montra, fébrile, les peintures qu’il avait réalisé. Le voyant penaud devant mon manque de réaction, je lui dis qu’une maladie rare m’empêchait de percevoir nettement les couleurs. Spontanément il se leva et me proposa de le suivre chez lui afin qu’il puisse me montrer ses fusains. Ainsi je ne serais pas gêné par mon affection. Réalisant ce qu’il venait de dire, il se mit à rougir. Je l’ai vu rougir! Ou plutôt j’ai vu les couleurs naîtrent sur ses joues! J’acceptais donc son invitation. Nous nous y rendîmes a pieds. Silencieux. Lui par timidité. Moi à cause d’une sensation étrange qui m’oppressait. Il habitait un grand appartement dans un vieil immeuble. C’était un héritage familial. Sa seule possession. Il avait entièrement dédié son antre à l’exercice des arts. Il s’excusa du désordre, me fit visiter et me demanda ce qu’il pouvait m’offrir à boire. Moi. Je perçus sa gêne. Archétype de l’artiste pauvre, il n’avait que des fonds de bouteilles à me proposer. Toute nourriture m’étant refusée, je n’eus aucun mal à décliner son offre. Il se servit tout de même un verre qu’il manqua de renverser à plusieurs reprises. Il s’assit à coté de moi et me montra ses fameux fusains. Des nus. Il se rapprochait de moi au fur et à mesure mais n’osait rien faire. Je ne fis rien pour l’aider. J’étais étreint par une angoisse dont j’ignorais l’origine. Je sentais son odeur, celle du désir et de la peur. La peur du désir? Je le questionnais pour fixer mes pensées sur autre chose. Il me parla de sa vie, ses rêves, ses errances, ses désillusions. Il se livra entièrement à moi. Seul l’art le motivait. Il pratiquait essentiellement la peinture, le dessin et la sculpture. Le corps l’intéressait particulièrement, aussi bien dans sa beauté que dans sa laideur. Lui qui paraissait si peu à l’aise quelques instants avant se révéla dans toute sa gloire. Ses yeux étaient deux soleils émeraude. Ce changement me prit au dépourvu et me fascina. Depuis son enfance il aimait également la musique. Il jouait d’ailleurs de la flûte traversière. Il accepta de m’en faire une démonstration. Il alla la chercher, se mit devant moi et débuta son concerto privé. Ses notes s’élevèrent et brisèrent la nuit. Tant de mélancolie était contenues dans ce simple instrument. Il savait donner vie à l’inerte. J’étais assis devant lui. Et lui jouait debout devant moi. A genoux le poète devant sa muse. Puis les Ténèbres arrivèrent. Mes mains commencèrent à caresser ses cuisses. Je le sentis tressaillir sous mes doigts. Les Ténèbres avaient choisi ma proie. Son désir était visible. Elles voulaient que je le prenne. Je caressai son corps entier. Il cessa de jouer et se jeta dans mes bras. Il se laissa déshabiller. Je le vis nu. Son corps opalin. Je voyais toutes les nuances de couleur empourprer son corps qui succombait sous mes caresses et mes baisers. L’agneau du sacrifice. Pas lui, pas comme ça. Obéis à ta nature. Il était innocent. Illusion. Un autre. Lui. Je ne voulais pas lui faire de mal. Tue le. Je ne voulais pas le sacrifier aux Ténèbres. Traître. Je refusais! Soumets toi!

Il était sur le lit. Recroquevillé. Il sanglotait. Je lui avais fait mal en le repoussant. Il ignorait que je l’avais sauvé. Il pensait que je le rejetais. Sans mot dire je lui caressais les cheveux. Je ne savais que dire ou que faire. J’étais pour ma part déboussolé par un fait: je n’entendais plus le chœur de mes innombrables victimes. Par quel miracle ? J’étais stupéfait par ce silence nouveau. Je le pris dans mes bras et sentit son corps chaud contre le mien. Hélas cet instant devait s’achever. Je sentis l’aube naissante. Les Ténèbres vinrent me chercher impérieusement pour me ramener vers ma sépulture. Loin d’un soleil trop vrai pour nos illusions. Mon être se délitait comme chaque soir, perdant toute consistance pour ne plus être que le cauchemar insensé d’une humanité frileuse. Je disparus pour rejoindre mon cercueil. Mon tombeau.

Les nuits suivantes, cet homme que j’avais épargné revenait à la galerie. Chaque nuit. Celle-ci faisant nocturne, il y restait jusqu’à la fermeture interrogeant chaque personne sur moi, leur demandant où me trouver. Ce fût au point que le directeur de la galerie du le faire jeter dehors. Il devait cesser d’importuner les visiteurs et les employés. Ne pouvant plus rentrer il attendait devant. Je refusais de me laisser voir. J’ignorais si j’aurais eu la force de le sauver une nouvelle fois. Mais lui persistait chaque nuit. Et moi je ne pouvais m’empêcher de le regarder. Finalement un soir, au bout de trois semaines d’attente sans fin, il finit par se lasser. Il ne s’attarda que cinq minutes devant la galerie. Je défaillis en voyant ses larmes. Il se mit à errer un long moment puis rentra chez lui. Du moins je le croyais. Il monta sur le toit de son immeuble. Il regardait les étoiles. Puis le vide. Il s’y jeta sans un cri. Réagissant pas réflexe je me servis des ombres et me déplaça assez vite pour le rattraper. Il s’était évanoui dans sa chute. Je l’ai ramené dans son appartement et couché dans son lit. J’ai attendu qu’il se réveille. Ce fût la cause de ma chute.

Nous ne nous sommes plus quitté depuis cette nuit. Je lui appris ce que j’étais. Il ne semblait pas en être surpris. Je lui promis de ne pas me nourrir sur lui, ce qui sembla presque le décevoir. Nous voulions rester ensemble, ne plus vivre cette intolérable séparation. Je dois dire que depuis cette nuit où j’ai résisté aux Ténèbres, je n’entends plus ma myriade vocale me harceler, me rappeler sans cesse ce que je suis. J’en étais heureux. Chaque nuit je rejoignais mon promis. Nous pouvions parler des nuits entières sans discontinuer. Parfois nous nous contentions de nous allonger nus l’un contre l’autre en silence. Nous nous regardions. Je contemplais son corps laiteux éclairé par la lumière blafarde de la lune. Je dénombrais ces taches de rousseurs sur les épaules. J’aimais ses grains de beauté dans le dos. Un sur chaque omoplate et un troisième au milieu du dos a droite. Il dégageait de lui une sensualité famélique renforcée par ses cotes apparentes. Quand à son sexe, un fantasme pour la plupart. Les plaisirs de la chair ne sont pas interdits aux anges noirs tels que moi. Mais ils sont inférieurs aux plaisirs apportés par la communion de sang que nous accomplissons sur le Graal humain. Nous nous passions donc du sexe. Ces nuits de tendresse nous suffisaient. Du moins je le croyais à l’époque. Je prenais plaisir à découvrir son monde. Mais lui, ça ne lui suffisait pas. Il voulait comprendre le mien. Me voir chasser. Mon premier refus fût sec. Si sec que j’en fus surpris. J’avais peur. Il ne refit pas d’autres demandes avant plusieurs semaines. Son obstination parvint à vaincre ma résistance. Ainsi donc, il m’accompagnerait et me verrait tel que je suis. A genoux le pêcheur devant sa rédemption.

Je laissais les Ténèbres m’indiquer ma proie. Comme à chaque fois. J’ai passé deux nuits à observer ma nouvelle proie. Il s’agissait d’une jeune fille de bonne famille encore dans la fleur de l’age. Elle n’avait jamais manqué de rien, si ce n’est de l’affection de ses proches. Quel cliché! Image exploitée depuis des siècles par les auteurs en mal d’inspiration. La belle de nuit si riche et si indifférente. Sa famille était fortunée mais ses parents n’étaient jamais là pour elle. Elle avait tout mais ne prenait plaisir à rien. Elle était entourée mais aurait été seule si pauvre. Toutes les facilités étaient permises. Chaque soir elle se rendait à des soirées mondaines où elle jouait son rôle à la perfection. Comme nous tous. Mais comme elle s’ennuyait. Mon observation terminée, je me rendis chez ce compagnon qui m’avait sacrifié sa vie. Je lui ai apporté des vêtements convenant mieux au lieu où nous allions nous rendre que ses fripes habituelles. Nous nous rendîmes donc à ce bal donné par une noblesse désargentée désireuse de paraître dans sa splendeur d’antan. Notre brebis y était invitée. Nous n’eûmes aucune difficulté à rentrer. Aucun lieu n’est interdit à qui sait emprunter le chemin des ombres. Pas même notre cœur. Rien ne pourrait être dit de cette soirée si ce ne sont des archétypes surannés. Qu’importe. Nous étions venus dans un seul but. Nous nous confondîmes à la foule attendant cet instant béni où l’ivresse nocturne ôte toute inhibition. Je vis l’innocente que je traquais s’isoler sur le balcon. Je la suivis et laissa mon bel ange observer la scène. Elle regardait le ciel. Je m’approchai par derrière, lui caressai les mains et lui embrassa la nuque. Elle frémit mais ne bougea pas. Je la fis se retourner et nos regards se croisèrent un long moment. Elle se mit à sangloter. Sans un mot je fis glisser ses dessous au sol et prit son innocence. L’odeur du sang s’écoulant le long de ses jambes était enivrante. Au paroxysme du plaisir, je lui offris mon baiser de mort. Le baiser de judas. Elle haletait. Tant de tristesse et de mélancolie dans son sang. Sa vie fût mienne. En moi. Ses émotions m’investirent. Je vis à travers elle la peine tombant sur ce monde telle une pluie d’été. J’ai déposé son corps encore flasque sur le sol, les bras en croix. Tout s’était passé sans bruit. Mon jeune artiste me rejoignit et embrassa sans hésiter mes lèvres souillées de sang. Une seule question me taraudait. Qu’était devenue la voix de cette jeune fille à présent que je n’entendais plus les chœurs des morts ?

Il avait entièrement changé ses habitudes de vie pour moi. Il peignait le jour. Restait éveillé la nuit et ne s’endormait que lorsque les Ténèbres venaient me reprendre. Il ne voyait plus personne. Ne sortait plus de chez lui. Il avait perdu beaucoup de poids depuis le début de notre relation. N’ayant plus de travail, ne trouvant plus le temps de trouver des acheteurs pour ses œuvres et sa famille lui ayant coupé les vivres depuis longtemps, il n’avait plus d’argent pour acheter de quoi se nourrir. Je lui fis donc apporter des vivres en grande quantité et régulièrement. Mais il se nourrissait à peine malgré cela.

Une nuit où il accepta de peindre devant moi à ma demande, je découvris des toiles qu’il tenait manifestement secrète. J’y jetais un coup d’œil et me rendis compte à ma grande surprise que je voyais chaque couleur ! Il m’apprit qu’il les avait réalisé des années de cela en y mélangeant sa semence et son sang. Je souris. Il n’imaginait pas dans son innocence artistique que beaucoup d’autres avaient crée de cette manière. Ainsi donc sa vie même donnait consistance à l’inerte. Tous deux heureux de ce miracle, nous sortîmes le célébrer en grande pompe, profitant de tous les plaisirs offerts par ces villes sans sommeil. Les couleurs ne m’avaient jamais manqué avant de les retrouver en lui. J’avais perdu tout sens des nuances. Je profitais donc de chaque couleur que sa peau me révélait. Puis il commença à fatiguer. Il était temps de rentrer. Il se déshabilla et se coucha. Et moi j’observais ce corps que j’aimais tant, m’arrêtant particulièrement sur ses pieds. Ils étaient semblables à ses mains qui m’avaient tant marquées la première fois. A genoux le pénitent devant son dieu. Je m’approchais de lui sans bruit pour ne pas le réveiller. Je mordis mon poignet et fit couler mon sang sur ses pieds. Avec dévotion je les ai léché. J’y ai lapé chaque goutte de sang. Je le sentis frissonner. Il me regardait les yeux mi clos. Il s’allongea sur le dos dans une posture lascive. Je continuai mon œuvre. Putain. Puis vint la colère. Les Ténèbres ne me laisseraient elles jamais en paix ! Elles brisaient cet instant pour me ramener parmi elles ! Je tentais de résister ! De nouveau je du fuir le soleil.

Parfois il me demandait d’où venaient ceux de mon espèce. Je n’avais aucune réponse. J’avais toujours refusé de partir en quête de cette vérité. Je décidais donc de l’amener sur ma tombe. A l’endroit où je me réveille chaque nuit. Hubris. En dépit de mon mépris affiché pour les plus faibles d’entre nous attachés aux vestiges de leur humanité, j’avais fait en sorte de conserver ma sépulture intacte. Je croyais ne le faire que dans un sens pratique. Hypocrite. Elle se trouvait dans un petit bois d’un domaine privé dont j’avais fait l’acquisition. Autre avantage de l’éternité. Pouvoir amasser des richesses pour tout se permettre. Ce n’était qu’une simple stèle dans une clairière au milieu de pins dont les épines recouvraient le sol. Nous sommes restés devant, stoïques, religieux. D’intenses émotions m’investirent. Des flashes de mon passé déboulèrent tel un fleuve furieux ! Le coryphée de mes victimes revint, plus sauvage, plus accusateur encore ! Assassin. La jeune fille que j’avais tué était là elle aussi ! La peur m’envahit ! Je voulais que tout cela cesse ! Jamais. Où aller ! Que faire ! J’allais m’effondrer quand je sentis une main dans la mienne. Douce. Chaude. Elle tenait la mienne avec fermeté mais avec tant de douceur à la fois. Je me retournai et le vis, lui et ses beaux yeux verts. Ils me couvraient, me berçaient. Une caresse sur mon âme. Il me faisait confiance. Je sus alors que si je n’avais aucune réponse, je l’avais lui. Il serait là. Pour toujours. Je comptais pour quelqu’un. Je ne m’étais jamais rendu compte de sa solitude. Je ne m’étais jamais rendu compte de la mienne. Nous étions ensembles.

Au début je ne comprenais pas l’air triste qu’il laissait parfois transparaître. C’est un sujet qu’il éludait systématiquement. Les Ténèbres que j’avais rejeté pour le sauver refusaient de m’aider à lire les secrets de son cœur. Jalousie. Vint une nuit où il me parla d’une jeune fille qu’il avait côtoyée avant notre histoire. Il ne l’avait jamais rappelé depuis. Ce n’était qu’une passade. Il en faisait de plus en plus souvent référence. J’étais dubitatif. Le mystère fût levé quand en arrivant chez lui, il m’annonça que la donzelle allait arriver. Il me demanda de me cacher. Ce que je fis. Elle arriva. Il lui servit à boire. Ils discutèrent. Se chamaillèrent. Il lui promit monts et merveilles, se repentant de l’avoir abandonné. Si lui avait vu cette relation sans lendemain, elle par contre l’aimait réellement. Il l’assura de son amour pour elle. Quel charmeur. Charmeur de serpent. De nouveau séduite, elle s’abandonna à lui. Ils firent l’amour devant mes yeux ébahis. C’était donc ce qui le torturait. L’absence de sexe. Je crus comprendre mais restait terrassé par cette infidélité affichée. Puis nos regards se sont croisés. Il voulait me dire quelque chose. C’est à ce moment seulement que je m’aperçus que le corps de cette femme resplendissait ! Je voyais ses couleurs à elle. Non. Ses couleurs, à lui, en elle. Les fluides de mon aimé lui donnaient vie. Il le faisait pour moi. Il me fit signe d’approcher. Je le caressais. Je la caressais. Plongé dans le désir, elle ne s’aperçut de rien. Je savais. Alors je la mordis et son sang investît mon être. Son sang teinté par le plaisir offert par mon seul amour. Je ressentais la profondeur des sentiments qu’elle éprouvait pour lui et ceux qu’il avait pour moi. Je ressentais le sexe de mon amant en elle. Son sperme coula en moi par l’intermédiaire de ce sang. Je connus la petite mort en donnant à notre chère et tendre le repos éternel. Ainsi se passèrent de nombreuses nuits. Il partait en quête d’hommes, de femmes susceptibles de me plaire. Nous faisions l’amour. Et je me débarrassai du corps comme on se débarrasse d’un préservatif. Violeur. Nous étions comblés.

Amants criminels sans notion du pêché, nous étions de plus en plus passionnés. Il continuait à maigrir mais je m’en moquai autant que lui. Nous ne vivions que l’un pour l’autre. Dans le plaisir. La passion. Nous perdions le sens du verbe. Les mots étaient entre nous inutiles. Il jouait de la flûte pour moi. Il peignait devant moi. Notre communion était de chair. Nous ne sortions que pour chasser ensemble.

Une nuit, l’envie de retourner sur ma tombe se fit pressante. Y retourner afin de nous moquer de ce que j’étais. Nous étions là. Je lui ai demandé de prendre sa flûte traversière pour y composer mon requiem. Arrivé sur place il joua. Ses notes s’envolèrent vers les cieux, rendant les étoiles flamboyantes, éclairant les ténèbres au point que je crus voir le soleil. Mais plus la nuit brillait plus je me sentais maussade. Hargneux. La haine surgit. Soudainement je saisis sa flûte et lui assénai un coup avec cet instrument fait pour le plaisir. Il tomba au sol, la joue entaillée. Du sang coulait sur son beau visage. Je lui ai ordonné de se déshabiller et de danser autour de ma tombe pendant que je jouerai. Il s’exécuta. Bourreau. Il dansait pieds nus et moi je jouais comme un fou. Un Paganini remplaçant les cordes et son archet par le vent et mon souffle. J’étais le nouveau musicien du diable invoquant les Ténèbres. Il dansait sur ce sol couvert de cailloux et d’épines de pins. Je vis ses pieds que j’avais idolâtrés à genoux devenir des plaies sanguinolentes et informes. Il dansa des heures sans s’arrêter. Sa respiration se faisait souffreteuse mais moi je ne l’entendais pas. Chant du cygne. Je n’entendais que les voix de mes victimes accompagnées ma musique hérétique. Chant des Sirènes. J’invoquais les Ténèbres. Echo. J’étais les Ténèbres. Fils prodigue. Il s’évanouit. Je réalisai ce que j’avais fait. Je passai les nuits suivantes à m’occuper de ses blessures. En dépit de ses cicatrices, il ne m’en tenait pas rigueur. Je t’aimais. Nous reprîmes notre vie. Mais quelque chose était brisé. Renaissance.

Combien de temps notre relation a-t-elle durée ? Je serais bien incapable de le dire. L’ampleur de mon fardeau allait bientôt m’être montré. Notre fardeau. Il avait souvent voulu me peindre. Mais je lui avais expliqué qu’aucun de nous ne pouvait être représenté. Nous ne pouvions nous percevoir. Les humains eux même ne pouvaient voir une image de nous. Aussi bien notre propre reflet dans un miroir qu’une représentation picturale faite par une tierce personne. Je lui ai donné l’explication métaphorique d’un de mes congénères. « Notre nature fait de nous l’incarnation des désirs refoulés par l’humanité. Que pourrait voir l’humain si ce n’est lui-même. Ce n’est pas nous qu’il verrait mais ce qu’il est au fond de lui-même. Ce qu’il tient à garder secret. Nous ne serions donc qu’une illusion. La part d’ombre en chacun. Notre absence d’ombre personnelle en serait la preuve ». Selon cette même personne, se serait la base de toute exégèse des théories concernant ceux de notre race.  Mon bel ange aux yeux de jade ne se démonta pas. Il avait trouvé le moyen de me peindre, clama t’il sur de lui. Une lueur étrange dans ses yeux. Son sang, sa vie serviraient à me représenter. Je fis l’erreur d’accepter. Il avait déjà préparé une toile avant mon arrivée. Il nous fit mettre nus. A nu. Dans un acte d’amour, nous allions tous les deux accoucher d’une œuvre d’art. Je m’assis sur une chaise face à cette toile vierge. Il s’assit sur moi. Me tournant le dos. Et je l’ai pris. Enfin. Nous faisions l’amour. Erotisme. Je lui mordis tendrement les poignets tandis que mon membre de cadavre éthéré fouillait ses entrailles. Sa vie s’écoula dans un pot. Il trempa ses pinceaux dans son sang puis dans les encres. Il ne me regardait pas. Je le pénétrais. Son sang continuait à couler mais il restait fixé sur son ouvrage. Le plaisir et la mort guidaient chacun de ses gestes tel un cardinal des encres et des âmes en plein office. Je voyais enfin mon visage tel qu’il était. Sa peau devenait diaphane. Sa vie qui s’échappait renaissait sous mes traits. Je pris ses poignets lorsqu’il commença à défaillir. Il était sans force. Son sexe si fier n’était plus qu’une petite chose misérable. Privé de sang ce n’était plus qu’une poupée sans vie. Je l’embrassais dans le cou. J’étais submergé par l’émotion. Je sentais son odeur, son sperme, son sang, sa sueur. Comme avec moi. J’enfonçais mes crocs. Ivresse. Ce qui lui restait de sang empli ma gorge. Il commença à se débattre. De rage devant sa résistance je lui ai brisé les poignets. Je n’entendis pas le bruit de ses os broyés. Je n’entendais rien d’autre que le battement de son cœur. Il avait peur. Il voulait finir le tableau. Je ne me contrôlais plus. A genoux l’assoiffé devant son eau. Je me souviens lui avoir brisé ensuite les bras lorsqu’il tenta de fuir mon étreinte. Je ramenais ses moignons sur sa poitrine. Mon crâne explosait. Mes mains autrefois caressantes lui lacéraient le corps. Je n’entendais pas ses cris. A-t-il crié ? Ma source était tarie. Je ne mordais plus. Je le dévorais. Je communiais. Ma passion.

La nuit suivante je revins sur les lieux de mon crime. Je contemplai avec horreur mon œuvre. L’angoisse m’étreignit plus encore quand je m’aperçus qu’il avait fini mon portrait. Je devais expier. Je ne pouvais plus vivre ainsi. Je pris ses restes dans mes bras et monta sur le toit de son immeuble. J’attendais que le soleil se lève. S’il est si puissant, qu’il me détruise ! Folie. Je jurais que les Ténèbres ne me sauveraient pas. Pas cette fois. Je serrai le cadavre du martyr. Je devais mourir. Imbécile. L’aube naissante. Elle venait pour moi. Je résistais à l’appel. Je rejetais ce que j’étais. Je devais regarder le soleil en face. Mais ces putains furent plus fortes. Ingrat. Je fus emporté, éloignés de l’être que j’aimais. Si proche pourtant. Chaque nuit je retente. Chaque nuit j’échoue. Elles me rattrapent. Elles m’obligent à supporter ma faute pour l’éternité. A jamais. Je t’ai trahi. Je t’aimais. A genoux devant toi, j’étais debout grâce à ton sourire. Je t’ai perdu. Ton âme. Je suis seul. Ensemble. Pourquoi fallait il que se soit lui ! Pour nous. Pour elles. Pour moi...


 

 

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