A MES PAIRS

Comme chaque soir j’attends le crépuscule, instant divin s’il en est, où les sens se perdent en conjecture. A ce moment ma vie m’échappe… enfin… A ceux qui sont aux cieux. A ceux dont les noms sont sanctifiés. A ceux dont les règnes viennent… Paré de mon âme pour seule arme, je quitte un logis sécurisant pour rejoindre la foule nocturne. Toujours au même endroit. Là où les esprits errants vont pour oublier qu’ils vivent, voire qu’ils existent. Le videur croit me connaître. Ils me laissent entrer après quelques banalités échangées à la va vite. Il est tendu. Je vois sa veine temporale battre au rythme d’une musique tonitruante. Elle est assez forte pour que je ne puisse plus entendre mon cœur. Que de silence dans cette cacophonie… on me regarde, on me salue. Inclinez vous devant moi enfants de la nuit. Donnez moi vos âmes en holocauste. A ceux dont les règnes viennent. A ceux dont les volontés sont faites sur la terre comme au ciel… ils ne sont rien pour moi si ce n’est une tentation. S’ils savaient ce que je pense vraiment d’eux. Une caresse… une inconnue… un inconnu… qu’importe je ne ressens rien. Même la chaleur étouffante n’arrive pas à m’incommoder. Je voudrais tant me réchauffer à la chaleur de leurs âmes. Mais ils sont morts, tous autant qu’ils sont. Danse pour oublier que tu vis. Danse pour oublier que tu vas mourir. Danse. Tire à toi la corde de l’oubli petit funambule. Ici se retrouve la plèbe. Sentiments/ faiblesse. Espoir/ illusion. Rêve/ échec. Au comptoir je repère le véritable plouc de province. Le cliché du VRP en vadrouille. Ce porc s’encanaille. Une femme lui parle! Je ris. Je vois déjà l’entraîneuse dans ses œuvres. Elle va le faire consommer avec option de location charnelle. Il rentrera chez lui à la fin de sa tournée, rejoindra son épouse qui fera semblant de ne rien savoir. Et lui se vantera auprès de ses collègues d’avoir levé une « poupée »… une poupée de sang à l’effigie de lady Macbeth. Assez folle pour vouloir le pouvoir… oh cette musique… aussi inhumaine que ceux qui m’entourent.

De nouveau je me perds dans cette foule qui m’idolâtre. Je suis Prométhée! Je suis Lucifer! Vous êtes la phalène trop proche de ma flamme! Je peux vous faire du bien! Je ne vous ferais que du mal. Mais vous continuez. Vous m’adorez, hommes, femmes a genoux devant mon sexe. Je suis la lance de longinus, le fléau du christ. Vous êtes à mes pieds attendant que je vous intronise dans ma cour ténébreuse. Vous voulez le visage du mal: regardez moi ! Vous voulez baiser avec le diable: caressez moi à genoux! Vous le faites si bien… Mes chiens… ma meute. Je me fonds et me perds dans cette ville tel un pendu en ballade. On m’interpelle. Je m’approche du groupe qui m’a hélé. Ils se prennent pour des seigneurs mais savent que sans mon divin patronage ils ne sont rien. Ils veulent m’offrir à boire pour payer l’attention que je leur porte. A ceux qui m’ont donné aujourd’hui mon pain de ce jour… Tandis que je les quitte, reconnaissants, ils me souhaitent une bonne soirée. Que savent ils d’une nuit agréable?! Que savent ils de la nuit même?! Ils me disent « à plus tard ». L’enfer est donc bien sur terre. Supporter leurs babillages! Laissez moi me perdre où c’est moi qui vous perdrai! On me caresse! Fuyez! On m’embrasse! Fuyez! On me tend un verre! Je le prends! On me tend un buvard! Mon crâne explose…

Je danse… qui est ce…une langue dans ma bouche… je referme les yeux… une odeur rance sur un parfum de luxe… ma main s’attarde, l’autre frémit et sa langue s’enfonce plus encore… je la mordille au lieu de l’arracher… un murmure, un soupir… je me lasse comme à chaque fois… A ceux qui on pardonné mes offenses. A ceux qui m’ont offensé… je me dirige vers les latrines… j’y déverse mon dégoût… m’y rendre m’a semblé interminable… un chemin sans fin. Je ressors. Toujours les mêmes personnes. Ils dansent tous pour la mort. Des fidèles pour une femme infidèle.

Une personne danse seule devant un miroir. Je m’approche de cette chose creuse. Je caresse et pétris. Tu es de glaise, tu es de boue. Je te donne forme, je te donne vie. Tu t’immoles entre mes bras. Je contemple ce golem dans le miroir. Ce monstre qui s’abandonne mieux que je ne l’ai jamais fait. Et je vois un visage qui me regarde. Un être androgyne au teint opalin sous les stroboscopes. J’abandonne ma proie et me retourne. L’illusion a disparu. Mon sang charrie t’il encore toutes les impuretés ingurgitées ? Je commande un verre pour me remettre les idées en place. Quelle hypocrisie… je veux juste m’exploser la tête pour oublier cette vision. Humain, primate, reptile. Je tente de respirer, la chaleur devient suffocante. J’ai la tête qui tourne. La nausée, des sentiments mélangés… la musique s’accélère, Les corps vibrent, les âmes s’embrasent. Pourquoi la mienne reste si froide… je cherche la proie que j’ai délaissée. Il est temps d’en finir, de coucher avec et d’être dégoûté ensuite. Je retrouve ma cible inerte entre les bras de mon apparition blafarde. Ce rebis me toise… me défit ! Furieux, excité, galvanisé par la haine et le plaisir je m’avance pour récupérer mon bien. Sans que je comprenne comment, l’objet du litige se retrouve entre mes bras, endormi, soumis à ma volonté. A ceux qui m’ont soumis à la tentation. A ceux qui m’ont délivré du mal…

 

Je vois ma Némésis se diriger vers la porte. Je laisse mon fardeau inutile entre les mains de mes adorateurs, et libéré de ma charge je sors à mon tour. L’air est frais. Le ciel… inexistant. J’ai un sourire. Je ne vois pas les étoiles. A quoi bon. Les capitales de ce monde ont su les cacher grâce à la pollution. Qu’importe. Les étoiles sont tombées du ciel pour devenir les néons des villes. Elles sont tombées du ciel. Comme moi. A genoux devant ces étoiles technologiques! Qu’elles nous apportent la lumière et la joie! Priez avec moi! Un contact glacial sur mon visage… l’angoisse m’envahit. Au bout de la rue je vois mon ange blafard. Si beau. Si laid. Je me mets à courir pour rattraper l’opalin qui se met également à courir. Le silence de la rue est brisé par ma course, par mon cœur. Mais pourquoi je n’entends pas l’autre?!

 

Je serai le chasseur! Cernuno, Cernuno, Cernuno! Soutiens moi lors de cette chasse sauvage! Je n’arrive pas à rattraper cette créature qui semble plus survoler le sol que courir. Je ne vois que sa nuque blanche. Je glisse, tombe, me relève aussitôt et continue mon étrange périple. Je bouscule des passants. Ils m’insultent. Je ne me retourne pas… un point de coté, les jambes lourdes. Mes chaussures me font mal. Je m’en débarrasse. Sur l’asphalte, mes pieds deviennent des plaies sanguinolentes. Cette douleur me transperce et me galvanise. Est cela la pénitence ? La douleur sacrée ? Mon cœur est sur le point d’exploser. Mon corps entier est un geyser de souffrance. Cours, cours comme tu ne l’as jamais fait. Succube incube, tu t’arrêtes souvent pour que je te suive. Et ton visage n’exprime aucun sentiment. Je n’arrive pas à te rattraper. Ne vois tu pas que ma vue se trouble? Ne sens tu pas mon cœur défaillir? Et ce goût de sang dans la bouche? Je veux te rattraper mais je n’y arrive pas… de nouveau une chute… enfin je sombre…

Combien de temps suis-je resté à terre… je me relève et reprends ma course effrénée… mais dans quelle direction dois je aller…de nouveau un contact glacial… sur ma nuque… l’opalin asexué est derrière moi et semble sourire… une angoisse… non! La terreur primale! Je vois dans son regard ce que j’ai toujours été: une proie! Car c’est à eux qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles… Le chasseur est à mes trousses! Je cours et cette créature ne prend pas la peine d’accélérer pour me rattraper. Je cours de toutes mes forces restantes. Mon âme brûle. La terreur sacrée me pousse… et pourtant… c’est la première fois que je vois les étoiles aussi nettement…

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